Post-it #4

Consultation de suivi d’une brûlure du bras.
Moi : "Alors par contre, Monsieur, c’est été, avec le soleil, il va falloir vous TAR-TI-NER de crème brûlée !"
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L’autre moitié.

Aujourd’hui, j’ai regardé un reportage sur les médecins du SAMU. Et j’ai eu envie de pleurer.
Non, en fait, c’est plutôt ça : Aujourd’hui, j’ai eu une journée de merde, PUIS j’ai regardé un reportage sur les médecins du SAMU. Et j’ai eu envie de pleurer.
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Parce qu’aujourd’hui, j’ai pas aimé être généraliste.
Parce que j’ai prescrit un gros tube de crème hydratante à Madame Squames, qui se plaignait de perdre depuis des années des petites squames sur ses vêtements et qu’elle ne savait pas quoi faire. Elle n’avait même pas une maladie incroyable, hein. Juste elle est vieille et elle a la peau super sèche. Alors je lui ai conseillé de mettre de la crème tous les jours après la douche. Elle avait l’air contente. Moi j’avais l’air d’une vendeuse du rayon maquillage des Galeries Lafayette.
Parce que j’ai vu dans la salle d’attente Madame Maman, avec sa fille, et qu’elle n’était pas sur mon planning. Et qu’elle venait voir l’AssociéCC. Parce que quand je l’ai vue la semaine dernière sa fille avait une rhino mais que le tympan était bof bof. Alors j’avais dit que si la fièvre durait il faudrait la revoir et peut-être mettre des antibiotiques. Visiblement ça a duré mais elle n’a pas aimé que je ne les mette pas du premier coup, les antibios.
Parce que Monsieur Dolores s’inquiète pour son nouveau traitement pour la douleur. Que le pharmacien lui a dit qu’avec ses médicaments pour le cœur ça n’était pas terrible. Que je sais que ce médicament-là, il ne sert pas vraiment à grand’chose sauf à faire des effets indésirables. Je le sais, je l’ai lu dans Prescrire. Mais j’ai oublié le pourquoi du comment. Et d’ailleurs, ça doit être le dernier Prescrire que j’ai du lire, vus le nombre de numéros qui sont encore sous blister au pied du lit.
Parce que la CPAM m’a fait perdre 25 minutes pour RE-RE-faire des papiers que le Docteur Remplacé avait déjà remplis pour un accident du travail. Et que vu le blindage du planning, ces vingt-cinq minutes étaient précieuses, et que j’ai un peu honte d’avoir passé la Carte Vitale du Monsieur, mais en même temps, je lui ai expliqué que c’était ma façon de me faire dédommager par la même CPAM du temps de consultation qu’ils me font perdre. Surtout que du coup, lui, il n’a rien eu à payer donc il s’en fiche. Mais quand-même j’ai eu un peu honte.
Parce que j’ai reçu un courrier du Docteur ORL adressé au Docteur Remplacé qui disait en substance « J’ai vu Monsieur Malalagorge adressé par votre remplaçante, cette tanche, pour un phlegmon amygdalien alors que c’était juste une angine. Pas merci, hein. » Ou à peu près. Alors que, honnêtement, j’ai VRAIMENT vu un truc qui bombait derrière l’amygdale.
Parce que j’étais très en retard et que j’ai fait très vite avec ce monsieur qui s’était fait mal à un muscle du dos ce week-end et que ça passait pas. Que ça avait l’air de faire une sorte de boule musculaire et que je sais pas si c’était une contracture ou une déchirure. Que je lui ai prescrit une écho mais que je me suis rendu compte que je savais même pas exactement ce qu’il faudrait faire si effectivement c’était déchiré.
Parce que j’ai vu Jasmine pour son examen des trois ans, sauf que j’ai pas de quoi le faire bien, ici, à JoliVillage. Que j’avais dit que j’achèterais un SensoryBabyTest et que je ne l’ai toujours pas fait. Et que je n’arrive PAS à retenir combien de fucking dents ils doivent avoir à cet âge !!!
Parce que j’ai vu à 20h20 une petite qui avait de la fièvre depuis 3 jours alors qu’à 14h00 on m’a posé un lapin.
Parce que j’ai vu des tas de gens qui avaient des tas de rhumes, qui n’étaient pas des allergies, et que je ne peux pas « guérir ».
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Parce qu’aujourd’hui, tout le reste n’a pas suffit.
Le petit café préparé par SecrétaireChérie parce qu’elle sait que sinon j’oublie de boire.
L’examen de Dylan qui s’est super bien passé. Qui a fait « haut les mains peau d’lapin » pour que je regarde son ventre et qui n’a même pas eu besoin du bâton pour voir sa gorge. Et qui à la fin m’a regardée et m’a dit « Je peux te faire un bisou Madame Docteur ? »
Le coup de fil à une patiente à qui j’avais dit hier « Je ne sais pas. Mais je vais me renseigner. » et qui m’a dit « Je vous remercie beaucoup. »
Monsieur Malodos à qui j’ai demandé si ça changeait quelque chose, les médicaments, et qui m’a répondu non. Et avec qui on est tombé d’accord que, du coup, ça servait à rien de les remettre sur l’ordonnance.
Le Monsieur qui m’a fait penser teeeeellement à Docteur Foulard quand il ne s’est PAS assis et qu’il m’a dit : "Je crois que j’ai des hémorroïdes".
Et celui d’après qui m’a dit : "J’ai deux problèmes. Un au tuyau d’arrosage et un au pot d’échappement." Et qui m’a fait rire, il faut bien l’avouer.
SecrétaireChérie (toujours elle) qui m’a glissé entre deux patients « celle-là, elle a demandé à avoir un rendez-vous spécialement avec toi ». Et ça n’était même pas une dépressive. Ni un problème gynéco.
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Y’a des jours, comme ça, y’a pas à dire, le verre, il est franchement à moitié vide.
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Vincente, Françoise, Paule et les autres.

On ne nait pas féministe. On le devient.
Je ne suis pas féministe. Enfin, je ne crois pas. En tout cas pas militante.
Ma mère a eu dix-huit ans en soixante-huit. Comme des milliers de femmes, elle a avorté. Elle a pris la pilule. Elle s’est mariée et elle a divorcé. Puis elle s’est remariée.
Moi je suis arrivée bien après. A cette époque, le SIDA avait remplacé depuis longtemps les fleurs et les jupes en chanvre.
Petite, mon père et ma mère s’engueulaient, beaucoup. Souvent. Mais, je dois l’admettre, dans la plus stricte parité des décibels et des noms d’oiseaux.
Plus tard, je rentre en fac de médecine. Première année. Fille ou garçon, tous les autres sont des adversaires potentiels dans la course à l’obtention du précieux sésame : le concours de P1.
J’ai vingt ans. Je suis externe. Je découvre la douleur, la maladie et la mort. Je découvre l’impudeur des visites professorales, la maltraitance ordinaire des patients. Hommes et femmes. Je découvre les épouses, les filles, les sœurs, mais également les frères, les fils, les maris.
J’ai vingt-trois ans. Me voilà interne. A l’hôpital, rien n’a changé. Sur le net, en revanche, je lis @LaPeste et son journal, Egalité Info, Causette, Martin Winckler et Borée. Je réalise que je ne connais rien à la gynécologie. Je réalise que les autres médecins autour de moi n’en savent, pour la plupart, pas beaucoup plus que moi. Et les patientes non plus.
J’ai vingt-six ans. Je suis médecin généraliste remplaçante. J’arrive en consultation de gynécologie auprès du Docteur Pudeur, avec mon livre de Winckler, les photos du blog de Borée, et je lui dis : « Je veux que vous m’appreniez à examiner les femmes sur le côté. Je veux apprendre à faire quelque chose pour que ELLES se sentent mieux, je veux faire quelque chose pour que ELLES n’hésitent plus à venir consulter. Je veux faire quelque chose pour ELLES. »
J’ai vingt-sept ans. Je suis toujours médecin généraliste remplaçante. Mais pour certaines d’entre-elles, je remplace aussi leur gynécologue. Parce qu’à JoliVillage le plus proche est à 40 km. Parce que la dernière fois ça s’est mal passé. Parce qu’avec le Docteur Remplacé elles n’osent pas. Parce que je suis la remplaçante et que j’ai un peu plus de temps, et que je le prends. Parce qu’avec elles le contact passe bien (et que celles qui ne m’apprécient pas vont voir ailleurs, et c’est bien mieux comme ça).
Au milieu des rhinos et des gastros, des diabétiques et des hypertendus, j’aime ces consultations longues. J’aime expliquer que non, la plupart du temps, l’examen gynécologique n’est pas indispensable. J’aime donner aux femmes le choix de leur contraception, leur expliquer ce qui existe et leur dire « Bon, et vous, laquelle vous plairait le plus ? »
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Avec Pilar, 21 ans, qui ne voulait pas avoir de rapports sexuels avant son mariage. Vraiment pas du tout. Sauf que là, avec son copain, il y a quinze jours, elle en a eu envie. Vraiment envie. Alors elle l’a fait. Et c’était bien.
Avec Yamina, 28 ans, qui va se marier le mois prochain et qui voudrait une contraception. Ce jour-là, ça sera sa première fois. Et elle a un peu peur.
Avec Eloïse, 16 ans, qui vient pour son renouvellement de pilule. Elle la prend depuis 2 ans, depuis qu’elle a des rapports sexuels avec son copain en fait. On parle plaisir, baisse de la libido, préliminaires. Elle est super à l’aise. Elle a l’air tentée par le D.I.U au cuivre.
Avec Chloé, 20 ans, qui s’assoit du bout des fesses sur la chaise à cause de la douleur. Première poussée d’herpès génital. Je l’examine, rédige son ordonnance. Elle me dit qu’elle est inquiète pour sa copine.
Avec Julie, 23 ans, qui a une mycose.
Avec Valentine, 22 ans, qui a arrêté sa pilule parce qu’un médecin lui a dit que c’était grave qu’elle n’ait pas ses règles avec les comprimés. Et qui ne lui a rien proposé d’autre. Et qui vient me voir avec son copain pour faire une IVG…
Avec Nadia, 25 ans, qui prenait une pilule de 3ème génération sans raison particulière et qui en préfèrerait une de 2ème génération. On discute des risques inhérents à chaque contraception. Elle me demande, si simplement, « Mais, pourquoi les médecins les ont prescrites, alors, les pilules de 3ème génération… ? »
Avec Florence, 45 ans, qui voudrait retirer son Mirena parce qu’elle en a tous les effets indésirables. Qu’elle a attendu parce qu’on lui a dit que ça irait en s’améliorant mais que là, quand-même, un an, ça commence à bien faire. Et qui vient parce que sa gynécologue ne veut pas lui retirer pour en changer.
Avec Lucie, 18 ans, amenée par sa cousine pour « que je l’examine » et qui se tortille sur sa chaise. Qui se détend quand je lui dis que je ne vais pas l’examiner car elle n’en a pas besoin.
Avec Fatou, 18 ans, qui tourne autour du pot en me disant qu’elle n’est pas sûre d’être vierge. Qui tourne et retourne et moi, bêtement, dans ma tête qui me dis « ah… elle a fait des préliminaires et elle ne sait pas trop où elle en est… » juste au moment où elle me lâche « … parce que je sais pas si ça compte comme un rapport sexuel le fait que j’ai été violée à l’âge de 7 ans. »
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Parce que le viol ne doit pas être banalisé.
Parce que la maltraitance ordinaire ne devrait jamais se justifier.
Parce que je ne suis pas militante féministe, mais, j’essaie, un peu humaniste.
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Ce billet fait écho à la tribune publiée sur aContrario et qui dénonce les propos sur le viol d’Aldo Naouri dans le magazine Elle.
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Une hirondelle.

Il souffle un vent de morosité sur la blogosphère en cette fin d’hiver…
Borée, Genou des Alpages, Armance, Matt Calafiore… sans compter les gazouillis râleurs/rageurs divers (mais relativement constantes dans le temps, il faut bien l’admettre) sur Twitter. Et puis bon, quand-même, il y a Granadille qui a fait ce billet en demie-teinte. Et DocAste qui n’a pas l’air si malheureux avec Manon et tous les autres.
J’aimerais être comme DocteurMilie et me souvenir des anniversaires… Mais en fait, tout est passé tellement vite ces derniers mois que je ne me suis pas aperçue que ce blog avait fêté ses six mois, que j’ai loupé mon premier anniversaire twitteral, et que ma première demi-année à JoliVillage arrive à grands pas… !
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 Après quelques mois à JoliVillage, je trouve doucement mon rythme… et les patients aussi.
D’abord, je suis passée de quatre à trois consultations par heure, ce qui me correspond décidément beaucoup plus. Au début, ça a un peu cafouillé, les gens ne comprenaient pas bien pourquoi la secrétaire leur donnait rendez-vous à onze heures moins vingt et pas à moins le quart, comme d’habitude. Et puis on s’y est tous fait, petit à petit. Cela n’empêche pas la secrétaire de caser parfois des « entre-deux », mais il est quand-même beaucoup plus facile de rattraper son retard en grappillant 5 minutes à une consultation qui en fait vingt qu’à une consultation qui en fait quinze.
Bon, ensuite, j’essaie de faire respecter au maximum la règle du « une consult – un patient ». Alors ça, j’avoue, c’est pas facile tous les jours. Mais j’ai systématiquement fait remarquer la difficulté de faire deux consultations de qualité sur un seul créneau, à chaque fois que les parents (ben oui, parce que c’est quand-même plus souvent les parents… les vieux, quand ils viennent en couple pour leur renouvellement, ils prennent deux RDV… va savoir…) commençaient en disant « Alors on vient pour Arthur, mais bon, si vous pouviez aussi jeter un coup d’œil à sa sœur… ».
Oui, d’ailleurs, pour les renouvellements, la secrétaire a été obligée d’expliquer que non, je ne les faisais pas sur le coin du comptoir, parce que je ne connais pas les patients. Tout simplement. Je ne dis pas que j’ai sauvé des vies en contrôlant la pression artérielle des hypertendus et en discutant des règles hygiéno-diététiques avec les diabétiques, hein, évidemment… mais ça m’a permis de comprendre pourquoi Josiane prenait du Diabévia et pas de la Diabémine, et de rassurer Henri, qui avait arrêté son hypolipémiant, en partie à cause de ce qu’on dit à la télé, en partie à cause de ses douleurs musculaires. Qui ont disparu en quelques jours. Et qui lui ont donc permis de se remettre au jogging. Ce qui, finalement, n’est pas mal non plus pour le cholestérol. Il était un peu emmerdé de me dire qu’il avait arrêté comme ça tout seul le traitement du Dr Remplacé. Qu’il se sentait gêné et que finalement il était plutôt content de me le dire à moi plutôt qu’à lui. (Surtout que du coup je suis plutôt d’accord avec lui). Et au bout du compte, au bout de 3 mois, le cholestérol n’a pas remonté tant que ça. En tout cas pas au point de nécessiter un traitement. Il est assez content. Et moi aussi. Et le Dr Remplacé aussi.
Ensuite, ben forcément, au bout de six mois, on a eu le temps de faire connaissance, avec les gens de JoliVillage.
Je sais (parce que la Secrétaire a été espionne au KGB dans une autre vie) que certains patients que j’ai vus au départ préfèrent voir le Dr Remplacé.
Il y a la maman de Tom et Lila, que j’ai vue beaucoup quand ils étaient malades et qui était épuisée par le manque de sommeil, par les nuits entrecoupées de lavages de nez et de pipettes de Doliprane. Et qui aurait bien voulu que je les mette sous antibiotiques pour qu’ils guérissent enfin. Que moi aussi, si j’avais pensé que les antibiotiques auraient changé quelque chose je les lui aurais prescrits. Mais en fait non.
Il y a Madame Triste, qui ne veut voir QUE le Dr Remplacé. Du coup, on était bien embêté, elle et moi, quand elle a du venir me voir moi parce que ça ne pouvait pas attendre. Elle faisait la gueule. Moi j’ai essayé de pas. La consultation s’est passée correctement. Mais je préfère qu’elle continue à voir le Dr Remplacé.
Il y a beaucoup de vieux patients que je n’ai jamais vus parce qu’ils attendent toujours le retour de Dr Remplacé pour leur renouvellement. On se connaît juste vocalement, au téléphone, quand j’appelle pour leur INR.
Il y a ceux que j’ai vus au début et qui maintenant ne viennent plus quand c’est moi. Ceux-là je ne sais pas pourquoi. Mais il est certain que je ne peux pas plaire à tout le monde (et que tout le monde ne me plaît pas, hein !).
Et puis, à l’inverse, j’en ai quelques-uns « à moi ».
Rosalie, qui s’est fait agresser à son travail. Elle est venue au cabinet pour la première fois pour le certificat de coups et blessures. D’habitude elle ne vient pas ici, au cabinet de JoliVillage, mais pour cette fois-ci c’était plus simple. Je crois que c’était ma première semaine ici. Elle est revenue la semaine suivante, parce qu’elle avait encore mal, et aussi un peu parce qu’elle n’arrivait pas trop à dormir. Et la semaine suivante parce qu’elle n’avait plus mal, mais qu’elle n’arrivait pas à retourner au travail. Elle est venue quasiment toutes les semaines, au début. Au bout d’un moment, SecrétaireChérie lui bloquait d’office deux rendez-vous. Elle a beaucoup parlé. Moi j’ai pas trop su quoi faire au début. Puis petit à petit, je lui ai donné des pistes, et elle m’en a donné aussi. On a trouvé ensemble un psychologue. Elle a finalement commencé les anti-dépresseurs. Un jour elle m’a même dit qu’elle était contente de m’avoir rencontrée, parce que sans moi… J’ai trouvé ça gentil mais pas trop mérité quand-même. Parce que, vraiment, le travail qu’on fait toutes les deux, c’est pas à la fac que j’ai appris à le faire. Le mois dernier, elle a repris le travail. Elle a l’air contente, vraiment. On se voit tous les mois pour le renouvellement du traitement, mais elle ne vient plus entre deux. On se lâche la main peu à peu.
Luce, qui n’a jamais consulté et qui d’ailleurs n’a pas de traitement. Depuis qu’elle sait que le remplaçant est une remplaçante, elle vient plus facilement. Pour pas grand’ chose, d’ailleurs. Du coup je ne sais pas bien ce qu’elle vient chercher en consultation. Elle arrive avec sa petite liste de questions, je lui réponds, et elle a l’air contente. Peut-être qu’elle est trop vieille pour connaître Doctissimo et que du coup elle vient me demander à moi…
Albane, qui a 15 ans. Et dont je ne sais même plus pourquoi elle est venue. SecrétaireChérie m’a glissé qu’elle avait demandé un rendez-vous spécialement avec moi.
La dame qui voulait voir « le Docteur qui fait les foufounes ».
Celle qui vient parce qu’elle a entendu dire par une copine que je faisais les frottis.
La maman qui m’a dit que la fois d’avant, elle n’était pas venue, parce qu’elle avait lavé le nez au sérum phy et que c’était passé, « comme vous l’aviez dit ! »
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Alors oui, même si ça ne se passe pas super bien avec AssociéCC, même si – ça m’arrache la gueule de l’admettre – ça me vexe qu’on puisse ne pas vouloir me voir, même si c’est pas facile-facile tous les jours à JoliVillage et que je sais qu’en plus, pour l’instant, je n’ai que la partie sympa du boulot, celle avec les patients, sans la paperasse… eh ben je me dis que je m’y verrais bien, à JoliVillage.
Quitte à avoir la mienne, de plaque. Et à essayer de ne pas trop en être à côté. De la plaque.
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Gibbs, le sourire.

En ce moment, les copains docteurs parlent beaucoup de la Visite Commerciale Médicale…
Il y a B. qui a lancé une pétition après un très joli triptyque.
Et puis il y a Farfadoc, Docteur Milie et Matt Calafiore qui ont dit des choses très justes. Et Mimiryudo, aussi. Parce qu’en fait, il est plutôt d’accord sur le fond, et qu’il a un solide argumentaire concernant son point de vue sur la Revue Prescrire.
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Je n’ai jamais joué à la marchande. Je n’aime pas qu’on me demande si « je cherche quelque chose en particulier ? » dans un magasin. J’aime la vendeuse qui m’a dit que cette robe me faisait un gros cul (parce que, objectivement, elle me faisait un gros cul, hein) et de chez qui je suis repartie sans rien acheter. Je n’aime pas que l’agent immobilier me dise que cet appartement est « tout ce que je recherche ». Je n’aime pas que la dame du magasin de chaussures me dise que « si si, le 39 va se détendre » juste parce qu’elle n’a plus de 40.
J’ai du mal à regarder droit dans les yeux quelqu’un qui fait mine de me comprendre et de vouloir m’aider alors qu’il sait qu’il fait son travail pour vendre. A moi. Ou au prochain d’ailleurs il s’en fout. Mais juste vendre. Juste le costard c’est pas possible. Le sourire et les cheveux-jolis c’est très dur pour moi. Je vous raconte même pas comment je me suis fait violence le jour où on est allé acheter notre première voiture avec LeChéri… Le ballet des jolis messieurs et des jolies dames aux jolies chaussures…
Sauf que la voiture, c’est la mienne. J’assume. Et puis, peu ou prou, elle roule, elle a des airbags, l’ABS. Et elle ne me met pas en danger.
Elle est là, la différence.
La différence elle est que je suis responsable de mes prescriptions, non pas pour moi, mais pour mes patients.
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J’aurais bien aimé en parler, de la Visite… Mais je suis un bébé docteur, alors j’ai pas trop de mérite à ne pas la recevoir. J’ai commencé mon internat que certains commençaient déjà à la regarder du coin de l’œil, La Visite. Que je suis certes une grande naïve mais que je ne vois pas pourquoi une dame avec un petit trolley dans les couloirs de l’hôpital m’offrirait des croissants en souriant de toutes ses dents alors que je ne la connais pas. Que cette dame, vraiment, elle me fait penser au monsieur pour ma voiture.
Au final, j’ai fait preuve de la même paresse intellectuelle que ces médecins, que l’on fustige aujourd’hui, l’ont fait en leur temps. J’ai suivi les conseils de ceux qui me disaient que La Visite, c’est le mal. Et j’ai suivi mon petit Jiminy Cricket (ou mes antennes, comme dirait Jaddo) quand j’ai vu arriver sur ses hauts talons dans les couloirs de l’hôpital la vendeuse des chaussures trop petites.
Je me suis abonnée à la Revue Prescrire, et j’essaie d’être à jour le plus possible. Je ne prends vraiment pas assez le temps de croiser les sources, en revanche. J’essaie de faire du mieux que je peux pour expliquer aux patients pourquoi je pense que ce médicament-là n’a rien à faire sur l’ordonnance. Même si ça prend du temps, et que le temps, c’est un problème en médecine…
Alors voilà, j’ai pas beaucoup de mérite. Et peut-être qu’un jour, dans vingt ans, on me montrera du doigt pour quelque chose que je pensais être bon pour mes patients aujourd’hui. Mais en attendant, j’ai signé cette pétition pour que la Visite Médicale ne soit plus considérée que comme ce qu’elle est : de la publicité. Une publicité qui se fait au dépend de la santé de nos patients. Et pour que, « au nom du malade et de notre indépendance de prescription, (…) la visite médicale (qui) est une aberration déontologique (soit) mise à plat sur le plan politique »*.
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* issue de la pétition de B.
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Post-it #3

"Oui, bonjour. Je voudrais prendre un rendez-vous pour mon mari. Il a des hémorroïdes dans la bouche."
Je ne sais toujours pas aujourd’hui si, ce jour-là, c’est moi qui ai mal compris… Je devais avoir un cor au tympan…
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Our time’s running out.

J’avais dans l’idée d’écrire un billet, mi-Bisounours mi-PaysDesRêves sur mon nouveau poste en gynécologie. Et puis ce matin, un DocTwittos a attiré mon attention sur un article paru hier dans La Dépêche.
Il s’agit d’un cas somme-toute assez banal : une maman téléphone au cabinet parce que son (ici, ses) enfant(s) se réveille(nt) avec de la fièvre. La mère était, à juste titre, inquiète car « sa fille, habituellement vive, était toute raplapla ». (J’ai déjà dit ici à quel point le jugement d’une mère sur l’état habituel de son enfant a des la valeur à mes yeux). Nous sommes vendredi matin, le planning des rendez-vous est déjà plein et la secrétaire lui dit de prendre rendez-vous le lendemain avec le remplaçant. La mère s’offusque, donne du Doliprane et conclue finalement « la fièvre est tombée, je pense qu’ils faisaient une poussée dentaire ».
Fin de l’histoire. Les enfants sont sauvés. La mère, elle, est chamboulée. Là dessus, un journaliste arrive (ou bien a été contacté ?) et en fait un article. Le médecin, quant à lui, a probablement même oublié le coup de téléphone, jusqu’à ce que cette histoire se rappelle à son bon souvenir par média interposé.
Reprenons point par point.
Nous avons donc une mère, inquiète, qui en se réveillant découvre que son enfant a de la température à 39,2. (Déjà, je me dois de la féliciter puisqu’elle a eu la présence d’esprit de PRENDRE la température, et pas seulement de poser sa joue sur le front du bambin). Telle la mère de Piloui, elle téléphone immédiatement à son docteur pour prendre rendez-vous. Le carnet de rendez-vous est évidemment plein d’ « urgences » du vendredi (« On part en week-end, on a préféré venir vous voir avant que ça ne tombe sur les bronches », « Demain c’est le week-end, je voudrais quelque chose de costaud pour pouvoir être en forme et en profiter »* et autres…)
* Je fais une petite parenthèse pour toi, oui toi, qui veut « quelque chose de costaud, hein » : sache que je n’ai pas les patients que j’aime bien à qui je prescris le médicament qui marche, et ceux dont la gueule ne me revient pas et à qui je prescris le médicament-qu’il-a-mauvais-goût-et-qu’en-plus-il-fait-pas-guérir. Eventuellement si tu as (au choix) le cancer/la bronchite chronique cognée/la vieillerie diffuse, je te ferai peut-être faire un bilan ou une radio qui me rassurera, moi, mais qui ne changera rien à l’évolution fatidique de ta bronchite virale : tu vas tousser, moucher, cracher et… guérir.
Bref, revenons à nos marmots.
Nous avons donc, nous l’avons vu, une maman inquiète au bout du fil. A l’autre bout (et vous ne vous en rendez peut-être pas compte), vous avez un médecin, en consultation, donc (puisque le planning est bourré, je vous le rappelle), avec selon les cas, un enfant qui s’impatiente dans les bras de sa mère, une vieille dame avec un pansement suintant allongée sur la table d’examen, un monsieur torse nu assis, une jeune fille qui hésite encore à dire à son médecin qu’elle voudrait prendre la pilule et qu’elle a peur d’être enceinte parce que le préservatif a craqué, un père qui pleure, même si les hommes ça pleure pas, c’est fort, mais quand-même, là, entre sa femme qui est partie, son entreprise qui bat de l’aile et son gamin qui est à deux doigts de se faire renvoyer de l’école, ça fait beaucoup Docteur vous comprenez.
Bref, vous l’aurez compris, le médecin ne se tourne pas les pouces en surfant sur le web à la recherche de sa prochaine destination de vacances (non payées par les laboratoires pharmaceutiques, of course ! ;-))
Là, le téléphone sonne dans le bureau, et la secrétaire lui dit : c’est Madame Inquiète, elle appelle car ses enfants ont de la fièvre, je vous la passe ?
Alors évidemment, moi, je suis parfaite (ET remplaçante, ET moins débordée que le Docteur Remplacé), alors je prends l’appel, je demande à la maman de m’expliquer la raison de son appel, JE LA LAISSE ME RACONTER (même les détails que je m’en fous mais de toute façon elle est lancée je ne l’arrêterai plus), je lui pose des questions sur l’état de son enfant, et si je suis rassurée (et là, dans la mesure où les mômes n’ont même pas encore eu de Paracétamol et qu’on est le matin et que donc j’ai la journée entièèèèère pour voir venir), je lui explique calmement la marche à suivre, de découvrir ses enfants, de leur donner suffisamment à boire, de donner une dose de Paracétamol puis de recontrôler la température et leur état général, puis de me rappeler plus tard dans la matinée pour faire le point.
A ce stade, généralement, le môme huuuurle dans les bras de sa mère, l’ulcère de Madame Mamie fait une grosse flaque séreuse dans le cabinet, le monsieur torse nu est toujours torse nu, la jeune fille ne me dira pas qu’en plus de la grossesse elle a peur des IST, et le père qui pleurait a renfilé sa carapace. Comme quoi, je dois pas être si parfaite que ça.
Voilà, le soucis c’est qu’en raccrochant, je me dis que cette mère, c’est son 5ème enfant, et que donc des fièvres, elle en a vues un paquet, et que donc NORMALEMENT, je n’aurais même pas eu besoin de lui expliquer tout ça, qu’elle devrait le savoir.
Oui, mais.
Oui, mais les médecins sont débordés, et parfois, prendre 5 minutes au téléphone (et donc prendre 5 minutes de retard dans le planning, multiplié par le nombre de coups de téléphone, plus la « remise en route » de la consultation en cours), c’est juste pas possible. Surtout quand les gens ont pris rendez-vous pour un mais qu’ils viennent à deux. Ou qu’ils viennent avec quinze problèmes à gérer dans une seule consultation. Ou qu’ils ont un seul problème mais qui n’est juste pas gérable en vingt minutes.
Parce que des conseils téléphoniques comme celui-là, j’ai eu du mal à en faire, au début, parce que j’avais peur de passer à côté de quelque chose. Donc je faisais venir au cabinet « pour être sûre ». Maintenant ça va mieux, mais en gros ça me prend 5 vraies minutes (essayez de compter jusqu’à trois-cent pendant que votre médecin parle au téléphone, vous verrez, c’est long…) pour évaluer un gamin par téléphone. Et encore, je demande qu’on me rappelle, qu’on me tienne au courant de l’évolution. Alors je me dis que pour le Dr Remplacé de cet article, ben c’est pas tous les jours facile. Et que finalement il préfère dire à la maman de venir avec son gamin, « après les consultations », je vous prendrai en urgence. Et du coup, la maman, elle se dit qu’elle a bien fait, d’appeler, puisque c’est « une urgence ». Et que lorsqu’il voit le petit, à 20h30 le soir, qu’on est vendredi, que depuis 8h ce matin ça commence à faire long quand-même (que parfois y’en a un autre derrière à voir encore), c’est plus facile de dire « c’est les dents » que d’expliquer que c’est une fièvre isolée, probablement virale, chez un petit, certes, mais pas un microscule non plus (dans ma hiérarchie, le microscule a moins d’un mois, et le minuscule a moins de 3 mois. Ceux-là, je les vois quoi qu’il arrive si fièvre), que c’est fréquent chez l’enfant et qu’ici, vu qu’il est en forme, qu’il mange bien, que la fièvre descend avec le Paracétamol, il faut se laisser un peu de temps. Que si dans 3 jours, elle est toujours présente, alors il faudra reconsulter. Enoncer les signes qui doivent faire reconsulter pendant le week-end, dire tout ça, en général deux fois à voix haute en reformulant, puis tout réécrire à la main dans le carnet de santé (et se promettre, comme à chaque fièvre, d’imprimer les Fiches infos Patients Prescrire pour la prochaine fois).
Tout ça, ça prend du temps. Ça prend du temps la première fois. Ça prend du temps la deuxième fois. La troisième. Parfois même jusqu’à la dixième. Et puis pour la onzième, la maman téléphone, et là, ça prend un peu moins de temps (trois-cent secondes, on l’a vu plus haut). Et puis à la quinzième, elle téléphone le lundi matin, en disant que ça fait 3 jours qu’il a de la fièvre, que ça persiste. Qu’elle a donné de l’eau fraîche, du Paracétamol, mais que ça continue toujours, et qu’elle voudrait un rendez-vous. Et elle aura raison. Mais surtout, SURTOUT, la plupart du temps, elle ne rappellera pas. Parce que la fièvre sera passée. Toute seule.
Oui mais voilà, le problème c’est le temps. Pour gagner du temps aujourd’hui, il a fallu en prendre, il y a un, deux, trois, cinq ans.
Je ne sais pas comment les médecins ruraux (et urbains) débordés feront pour casser ce cercle du manque de temps.
De mon côté c’est facile, puisque j’ai la chance d’avoir un peu moins de demande que le Dr Remplacé (quoi que…) et que j’ai décrété que les consultations seraient toutes les 20 minutes, point barre. Et mon planning est plein. (L’envers du décors, c’est que le lendemain, ça se bouscule au portillon pour voir le Dr Remplacé). Et je rajoute quelques urgences le soir malgré tout, parce que parfois c’est pour un microscule, parfois le parent enjolive un peu, ou parfois on me brosse dans le sens du poil (« Oh mais le médecin de garde on n’a pas trop confiance, vous savez, la dernière fois il lui a donné des antibiotiques pour rien, alors que vous on sait que si y’a pas besoin, vous n’en donnez pas » : toi, ma cocotte, tu as trouvé la corde très sensible, non seulement tu ne quémandes pas l’antibiotique, mais en plus tu me dis que je suis une déesse… !).
Mais je ne sais pas ce que ça sera dans 5 ans. Quand le BonDocteur du village d’à côté partira à la retraite (ou aura dévissé) et que son flot de patients se déversera sur les deux médecins de JoliVillage.
Je ne sais pas ce que ça sera quand j’en aurai assez de faire 50 minutes de route pour rentrer le soir chez moi. Que j’aurai des MiniGécé à m’occuper et que je travaillerai plus de deux jours et demi par semaine. Que LeChéri me reprochera de rentrer trop tard, et que nous ne puissions plus sortir avec nos amis puisque (je le cite) « on sait quand tu t’en vas, mais on sait jamais quand tu vas revenir ».
Alors peut-être, ce qui serait bien, ça serait qu’on soit un peu aidé, au moins. Déjà, soutenus moralement par les pouvoirs publiques en place, hein. Et qu’on arrête de tout nous mettre sur le dos. Et puis aussi, à l’instar de l’amie Armance, je me dis qu’une campagne de publicité, peut-être, ça nous aiderait. Juste comme ça. Du genre « La rhino, c’est ballot, mais c’est pas un bobo ! » ou encore « La fièvre, j’en discute avec mon médecin ».
(Ah oui, et celui là aussi : « La fièvre, CA SE PREND, BORDAYL ! », mais celui-là, je suis pas certaine que ça passe bien dans la salle d’attente… !)
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