VAD.

Ceux qui me suivent sur Twitter savent que je râle beaucoup et souvent à cause des (trop nombreuses) VAD (Visites à Domicile) que le Docteur Bellâtre me fait faire. Ca n’est pas que je n’aime pas ça, non. C’est même plutôt que j’aime bien. Mais comme beaucoup de choses, j’aime bien quand on fait bien les choses. Et déjà, avec la visite à domicile, ça commence mal. Alors il va te falloir du temps, si tu veux faire le job correctement.
Bon donc le prérequis dont je ne te parle même pas (enfin, d’ailleurs, si, je vais t’en parler, mais c’est une figure de style), c’est le GPS, hein. LeChéri, il me l’a offert AVANT MEME que je commence les remplacements. Et il a été bien inspiré. Parce que même avec le GPS, tu vas galérer. A la campagne, Monsieur et Madame Gentils, ils habitent pas quarante-deux rue des Alouettes, non. Ils habitent PetitBourg. Point. Si t’as de la chance, ils habitent une maison avec des volets bleus, juste après l’arbre (c’est bien connu, à la campagne, des arbres, il n’y en a qu’un…), à droite des poneys (ça, c’est pour Babeth). Donc déjà, Jack, mon GPS, il connaît plus trop. Et en fait, même quand ils habitent quarante-deux rue des Alouettes, si toi, tu rentres consciencieusement PetitBourg > rue des Alouettes > Quarante-deux, quand tu arrives sur place, tu  passes devant le trente-huit, le quarante, le quarante-deux bis, le quarante-quatre… Tu m’as comprise, le quarante-deux, ben il n’existe pas (alors en fait si, bien sûr, il existe, comme va te l’apprendre Madame Gentille quand tu vas l’appeler en disant « Oui, bonjour Madame Gentille, c’est la remplaçante du Docteur Bellâtre… heu… je suis devant le quarante mais je ne trouve pas votre maison… », et donc le quarante-deux il est dans la ruelle après le quarante-six. Ben oui, pomme.)
Bref, tu arrives chez Monsieur et Madame Gentils. Ils ont déjà tout préparé sur la table. Les boites de médicaments, les anciennes ordonnances, les deux cartes vitales dans leur petite pochette en plastique de la pharmacie et le chéquier. Ca sent bon, souvent. Suivant l’heure de la visite, le café et le pain grillé, ou la soupe si tu es un peu en retard. Le feu de bois, souvent, par ici. Mais parfois, non. Ca sent le vieux chien, d’ailleurs il y a des poils partout, que tu sais plus où t’asseoir, et puis la cigarette, et l’alcool, et l’urine. Et la sueur.
Souvent, tu y vas pour le renouvellement. Médicalement, c’est assez simple. Madame Gentille est hypertendue et hypothyroïdienne, et elle a souvent mal au dos. Monsieur Gentil, c’est un peu plus compliqué. Il est diabétique, hypertendu, et il a fait un infarctus il y a quelques années. Techniquement, ça commence à se corser. Je ne sais pas pourquoi mais au cabinet, j’examine les patients allongés sur la table d’examen, même pour la tension. A la maison, on reste assis sur les chaises de la salle à manger. Relever les quatre couches de vêtements pour prendre la tension, écouter le cœur, écouter les poumons, écouter le cou, enlever les chaussures, appuyer sur les chevilles, derrière les malléoles, sur le coup de pied. « Ca va ? » « Ca va. » Madame Gentille te presse un peu, pousse vers toi les boites de médicaments « Alors celui-là il faudra noter deux boites, parce qu’avec vingt-huit comprimés, on n’a jamais assez ». Mais voilà, tu es un peu casse-pied, toi. Comme tu n’as pas l’ordinateur avec toi, ni tous les bilans dans ta tête, tu demandes à quand remonte la dernière prise de sang du Docteur Bellâtre. Remettre les chaussons, marcher vers la cuisine, ouvrir le tiroir du meuble en formica, sortir un petit tas de feuilles, plus ou moins bien rangées par ordre chronologique (tu verras au passage un autre petit tas, avec toutes les anciennes ordonnances, qu’ils gardent au cas où…). Et retour dans la salle à manger, je crois que c’est celle-ci pour mon mari Docteur, et celle-là pour moi, d’ailleurs pour moi ça fait six mois, il faudrait pas refaire un bilan complet ? Tu lui expliques que, si elle ne se plaint de rien, si elle n’a pas remarqué de changement, alors une fois par an c’est suffisant. Que par contre pour Monsieur Gentil, l’hémoglobine glyquée ce sera pour le mois prochain, et que ça serait bien de faire une analyse des urines en même temps, vu que toi te n’en retrouve nulle part dans le petit tas bien rangé, et que lui, il ne se souvient pas en avoir déjà faite. Le cardio, l’ophtalmo, ils ne savent pas bien à quand ça remonte. Peut-être cette année, ou l’année dernière, ou celle d’avant, mais en fait ils ne sauraient pas bien te dire, « ça passe tellement vite ». Alors tu prends un petit bout de papier et tu notes Monsieur Gentil – ♥ – oph ? pour quand tu rentreras au cabinet.
Tu t’assoies et tu prends enfin les anciennes ordonnances. Il y a les traditionnels médicaments pour la tension, pour le diabète, pour fluidifier le sang, pour la thyroïde, pour le cholestérol (même si c’est pas celui que toi, tu aurais prescrit…), et puis en plus, il y a les sachets pour la constipation, les gélules pour les jambes lourdes et le comprimé pour les insomnies. Tu regardes ta montre, parce qu’il te reste encore trois visites à faire avant que les consultations ne commencent. Mais bon, bien fait, on avait dit, le travail. Tu ne pourras pas tout changer d’un coup, tu le sais bien. Alors tu tentes un timide « Et celui-là, vous le prenez pour quoi… ? »
« Celui-là, c’est le Docteur Bellâtre qui me l’a donné pour mes crampes aux jambes, ça fait des années. »
« Hmmm… et vous en avez toujours des crampes… ? »
« Ben… non… plus trop… mais c’est grâce à mon médicament ! »
« Vous savez, il va bientôt ne plus être remboursé celui-là, et puis ça fait longtemps que vous le prenez… Peut-être qu’on pourrait essayer de l’arrêter… ? »
« Je sais pas trop, c’est le Docteur Bellâtre qui me l’avait prescrit. »
« Ce que je vous propose, c’est de vous le noter, comme ça vous l’aurez. Mais vous faites l’essai et vous ne le prenez pas. Si les crampes ne reviennent pas, la prochaine fois, on pourra l’arrêter, d’accord ? »
« Hmmm… D’accord. »
Cette fois-ci, c’est facile. Il reste bien le médicament pour dormir et celui pour le cholestérol, mais une chose à la fois. Et puis il te reste encore trois visites. Et tu ne savais pas en arrivant qu’il y aurait Monsieur ET Madame Gentils à voir, la secrétaire ne t’avait pas dit. Alors tu finis de recopier l’ordonnance. Tu passes la carte vitale. Tu remplis le chèque, sur le talon tu t’appliques et tu écris Docteur 23 euros, tu lui montres, elle le signe. Tu te lèves, tu leur serres la main, au mois prochain !, tu remontes dans la voiture et tu rallumes le GPS.
Il est 9h30, il te reste encore trois visites à faire avant 11h. Tu n’auras jamais le temps. Alors tu iras à l’heure du déjeuner. Cette-fois ci ça sentira la soupe, ou la viande, ou le poisson.
Ce matin, c’était facile. Ca t’a pris 35 minutes pour eux deux. Mais parfois il y a une visite en urgence en plus. Parfois il faut faire des courriers. Parfois tu vas voir Madame Très Vieille et c’est Très Long. (Mais ça j’en parlerai une prochaine fois). Bon et puis parfois aussi ça dure plus longtemps parce qu’on t’offre un café ou un verre de jus de fruit… !
Alors voilà, Docteur Bellâtre. Quand je râle parce que tu me mets cinq visites le matin à faire avant 11h, ça n’est pas parce que je n’aime pas ça. C’est juste que je sais que je n’aurai pas le temps. Ou en tout cas pas le temps de bien faire. Voilà pourquoi.
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5 commentaires pour VAD.

  1. Yem dit :

    Les visites, j’aime aussi en théorie. En pratique, je n’aime ça que quand j’ai le temps, c’est à dire pas souvent. Mais quand je fouille dans mes souvenirs de patients, ce sont bien elles qui ont laissé les empreintes les plus profondes, fortes en odeur et en authenticité. Bientôt tu feras comme tu l’entend toi, et tu ne râleras plus. Ou si peu.

  2. Kalindéa dit :

    Mmmm, le charme des visites…
    Moi le même jour je vais chez le couple adorable qui m’offre chaque mois des ptits gâteaux pour les filles et me servent le café, et chez le couple d’alcoolotabagiques ingérables qui fument sous mon nez et m’obligent à poser mes fesses sur une chaise plus que douteuse…
    Mais l’un comme l’autre, c’est sûr que ça prend du temps…

  3. Tamimi2213 dit :

    C’est fou comme nos visites se ressemblent, à tous. Les cartes vitales dans le plastique, le meuble en formica, le tic-tac de l’horloge, l’odeur du vieux et de l’ennui….Jolis débuts Armelle ♥
    PS : tu factures 23 euros tes VAD ?

  4. Ping : Transfert, et contre. | Docteur Gécé

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