Poker face.

J’ai fait ta connaissance un peu en catastrophe, il faut bien le dire. La secrétaire m’avait appelée sur mon portable, pendant les visites, pour me demander si je pouvais venir te voir toi, en plus. J’allais maugréer que là, comme ça, prendre rendez-vous pour le matin même, c’était un peu cavalier, mais elle m’a devancée, m’expliquant que cette fois-ci, c’était peut-être une urgence, une vraie (comprendre : pas une découverte le matin-même que le dernier comprimé de la dernière boite du médicament-super-important a été pris ce matin).
Et de fait, c’était une urgence. Dans la nuit, tu t’étais mise à saigner, « par en bas » m’as-tu expliqué quand je suis arrivée. Par les fesses, en fait.
Tu m’as fait l’effet d’une toute petite chose, quand je suis rentrée chez vous. Peut-être à cause de l’énorme chien qui n’arrêtait pas de sauter et d’aboyer partout, et de ton mari qui ne cessait de parler, à ta place et à la mienne, et de toi, assise sans bouger sur la chaise de la cuisine.
Je t’ai demandé de me raconter un peu tout ça. Il s’est assis à la table et m’a tout expliqué. Les douleurs dans le ventre depuis un mois. La visite du médecin de garde à PetitVillage, où vous habitez six mois de l’année, à 700 km de là. Le médicament-contre-les-crampes, le médicament-pour-la-diarrhée et le-médicament-pour-la-flore-intestinale et la maladie dont il a parlée. Sans t’examiner. La diverticulose, tu as dit. Entre temps, vous êtes revenus ici, au soleil. Mais les maux de ventre ne sont pas vraiment partis. Alors tu as continué les médicaments puisqu’il en restait. Et puis il y a 15 jours, tu as été à cours, alors il a appelé le Docteur Degarde qui a represcrit la même chose, vite fait, tant pis si ça marche moyen et que depuis cinq jours tu ne vas plus aux toilettes. Et puis là, cette nuit, quand-même, ça l’a inquiété, parce que tu avais plus mal, et qu’en plus quand tu es allée à la selle, tu as fait du sang. Très rouge, et beaucoup. Mais que là ça va mieux ça saigne plus. Mais avec le médicament pour fluidifier le sang qu’elle prend, on a préféré vous appeler, Docteur.
Je t’ai regardée. Je t’ai demandé si tu avais d’autres choses à me dire, toi. Tu as dit que non. Alors je t’ai expliqué que j’allais t’examiner.
On est parties toutes les deux dans la chambre, en le laissant avec le chien qui continuait à aboyer.
Tu as rabattu l’édredon  et tu t’es assise sur le lit. Je me suis assise à côté et j’ai pris ton pouls. Il n’était pas trop rapide alors déjà, ça m’a rassurée. Tu n’as pas du en perdre tant que ça, du sang. En tout cas pas suffisamment pour que j’aie besoin de poser une perfusion (que j’aurais été bien en peine de te poser puisque je n’ai rien du tout dans ma sacoche pour ça et que je n’en ai pas posé depuis plus d’un an… mais ça c’est un autre problème). Ta tension aussi était bonne. Treize-sept-c’est-parfait j’ai dit.
Je t’ai demandé de t’allonger pour pouvoir examiner ton ventre. Tu as relevé ta chemise de nuit et je t’ai demandé à quel endroit ça te faisait mal, exactement. Par là, tu m’as dit en me montrant en bas à gauche. J’ai commencé en haut à droite et j’ai bien vu que tu te disais que c’était bien la peine que tu me dises en bas à gauche si c’était pour que je commence en haut à droite. Du coup j’ai rajouté un truc du genre « bah je commence par là où ça vous fait pas mal, hein, j’essaie de pas être trop méchante ». Bon en haut à droite, y’avait rien et ça faisait pas mal. En haut à gauche et en bas à droite non plus, tu me diras. C’est quand j’ai posé mes mains en bas à gauche que je l’ai senti, à peine t’avais-je effleurée. De toute façon, vue ta maigreure et vue la TAILLE du truc, j’aurais presque pu le VOIR. Et là d’un seul coup j’ai pensé « OhMonDieuOhMonDieuOhMonDieu c’est un cancer » puis « OhMonDieuMonDieu ça va se voir sur ma tête que c’est un cancer c’est sûr ça va se voir et elle va comprendre OhMonDieuOhMonDieu ». Je t’ai regardée, tu souriais toujours autant et je t’ai dit, l’air de rien « Mais dites-moi, la petite boule, là, ça fait longtemps que vous l’avez ? Il ne faudrait pas que ce soit une hernie qui vous joue des tours… ? » Tu ne savais plus trop bien depuis quand tu l’avais, la boule. Je t’ai expliqué que je devais aussi te faire un examen au niveau de l’anus, un toucher rectal, pour voir si il n’y avait pas d’hémorroïdes qui auraient expliqué le saignement, ou bien un bouchon qui expliquerait que tu ne sois pas allée à la selle depuis plusieurs jours (je crois bien qu’au fond de moi je voulais un peu croire que c’était de la constipation que j’avais sentie sous mes doigts. Après tout, tu avais été vue par deux médecins, et des plus vieux et plus expérimentés que moi). Je suis allée chercher des gants dans ma sacoche.
Quand je suis sortie de la chambre ton mari et le chien attendaient. « J’en ai encore pour une minute. » Pour les gants, en fait je n’en avais plus qu’un alors j’ai fait avec. Tu m’as dit un peu en rigolant, un peu en t’excusant que même ton mari il n’avait jamais « été par là ». Je t’ai expliqué à nouveau, allongée sur le côté, le gel, comment pousser, que c’était pas agréable mais pas douloureux, que heureusement que je ne suis pas le Dr Bellâtre avec ses mains de bûcheron, et on a fait ça doucement, vite, et bien. Tout ça, dans le dossier, ça s’écrit : TR RAS doigtier sg +++.
Tu t’es rhabillée et on est retourné dans le salon. Je vous ai expliqué que quand-même ça n’était pas rien, un saignement. A lui, qu’il avait eu raison d’appeler, et à toi que je serais plus rassurée si tu voyais un spécialiste aujourd’hui, au cas où ça recommencerait à saigner, et puis qu’il y avait cette boule et qu’il ne faudrait pas que ce soit une hernie ou autre chose et que ça bloque le transit.
J’ai appelé le gastro-entérologue de l’hôpital, lui ai expliqué la situation, à mots couverts. Des mots de médecins comme un langage codé. Il a compris mon inquiétude je crois. Puis j’ai fait un petit courrier pour le collègue qui te recevrait aux Urgences. Puis je l’ai appelé, le collègue, pour le prévenir que tu arrivais – c’est plus urbain.
J’ai demandé à ton mari si il pourrait t’accompagner en voiture. Oui, il a dit. Il faudra juste se débrouiller avec le chien.
Je t’ai demandé si tu avais des questions. Non, tu as dit. Merci.
Je suis remontée dans la voiture. Ce coup-ci, je suis vraiment en retard. Genre 30 minutes.
J’ai perdu 30 minutes parce que je t’ai examinée.
Tu as perdu 30 jours parce qu’ils ne t’avaient pas examinée.
PS : je fais ce petit rajout pour les lecteurs non médecins (et pour les médecins aussi, d’ailleurs), pour dire que je ne prétends pas être meilleure, ou plus attentive que mes confrères. Je ne sais pas si on aurait eu les examens plus tôt parce qu’à ce moment-là, tu n’avais que peu de symptômes. Juste pour dire qu’examiner les patients, ça peut aider, parfois. Et pour les étudiants en médecine qui passeraient par ici : la clinique, putain… la clinique.
PPS : j’ai rappelé les urgences le soir-même. Ils n’avaient que le résultat du scanner : lésion hétérogène sténosante du sigmoïde. Un cancer, quoi.
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7 commentaires pour Poker face.

  1. un examen clinique ça coute rien (ou presque) ça prends quelques minutes et ça peut rapporter gros. toujours étonné quand je remplace des MT qui se contente de TA debout et encore car c’est « juste pour un renouvellement ».

  2. granadille dit :

    Ouille…il suffit d’une seule seconde pour basculer dans la certitude d’un diagnostic grave. Une main sur un ventre, une discrète paralysie de la bouche dans mon expérience. Une seconde plus tard, plus rien n’est comme avant, et pourtant le patient te regarde toujours de la même manière, confiant. J’ai connu cette sensation de bascule, de « OhMonDieuMonDieuMonDieu » une fois seulement, j’y pense encore très souvent, et je n’ai jamais réussi à l’écrire.
    Tu écris bien, Docteur Gécé, tu as bien fait de t’y remettre : )

  3. Marine dit :

    C’est très émouvant, j’aime cette approche du patient !

  4. Laug62 dit :

    Oui la clinique. Ai quelques problèmes de santé et quasiment aucun des confrères consultes n’a m a examiné. Le plus souvent TA manche relevée. Sans faire une observation d’externe, je conçois difficilement une consultation sans examen. Suis heureux de voir que certains confrères ( et consœurs bien sur) ont encore en tête l’importance de ce temps médical. Je commençais a en douter. Merci

  5. mesh8r dit :

    Pas meilleure (tout dépend ce qu’on met derrière ce terme), pas plus attentive (si en l’occurrence), mais surtout plus consciencieuse. Le médecin n’a pas d’obligation de résultats mais de moyens. Tes confrères ont manqué à cette dernière, pourtant si simple le cas présent : déshabiller leur patiente. Ils n’ont tout simplement pas fait leur travail. C’est dramatique.

    Ce post est à la fois désespérant : il y aura toujours des médecins j’m’en foutiste. Mais il est aussi porteur d’espoir parce qu’on te sent pleinement concernée. Bonne route à toi, dans la vie comme dans ton blog.

  6. medgedelouest dit :

    Et dire que tu hésitais à te lancer! Un plaisir de te lire. Tu es une belle personne et je l’espère tu seras aussi un excellent medecin!

  7. Carole dit :

    Oh là là, ça fait peur votre truc pour une hypo comme moi !!! D’ailleurs mais qu’est ce que je fais la bordel !!!

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