Robinson.

J’aime la campagne. La preuve, c’est que j’ai choisi d’y travailler. Et puis comme ça, ça me permet de couper court à la conversation quand on me dit « Ahhh mais vous, les jeunes médecins, vous ne voulez pas vous installer à la campagne… » (même si souvent je me dis que, si j’avais le temps, je leur parlerais de l’opération #PrivéDeDésert… mais bon, ça, c’est autre chose.)
Ce que j’aime, à JoliVillage, c’est que je suis à ¾ d’heure de l’hôpital.
Ce que j’aime pas, à JoliVillage, c’est que je suis à ¾ d’heure de l’hôpital…
J’aime, parce que je fais plein de trucs ludiques et rigolos : des plâtres (enfin, pas tous, hein… les trucs de base…), les sutures chez LeMonsieurDeLaVigne ou chez LEnfantTombéALEcole, les frottis, bientôt les poses de DIU. Bon, parfois, c’est un peu plus rock’n roll, comme le jour où Madame TouteBleue est venue parce qu’elle avait du mal à respirer et où elle faisait en fait un asthme aigu grave, genre avec des difficultés à finir ses phrases et qui résiste aux dix-milles bouffées de Ventoline qu’elle avait prises, et où on s’est retrouvé à lui faire des aérosols dans le couloir, avec la secrétaire à côté pour la surveiller, en attendant les copains du SAMU.
Mais bon, parfois, quand on n’est qu’un médecin normal, la campagne c’est pas facile-facile. Au cabinet, j’ai tout plein de jeux rigolos pour tout plein de consultations-surprises (y compris un laryngoscope qui me fait un peu peur, parce qu’il faut bien l’avouer, pour intuber des estomacs, je suis fortiche, mais alors des poumons, hein, j’ai jamais réussi… et puis en plus on n’a pas de sonde d’intubation… ou alors à la rigueur, pour ôter un corps étranger, le laryngo. Ok.), mais il y a plein de choses que je n’ai pas. Notamment en cas de truc grave. Genre vraiment grave. Genre le Monsieur il va mourir si tu lui mets pas de perfusion par exemple. Et quand bien-même j’aurais de quoi perfuser, il n’est pas dit que dans le feu de l’action, avec le stress et tout, j’arrive à lui monter, son KT vert.
Bref, tout ça pour dire que, même si la campagne c’est chouette, avec les champignons, le vin et le pâté que me rapportent le patients, même si c’est super gratifiant et enrichissant d’y travailler, parfois, on se sent SEUL.
 .
Comme le jour où j’ai fait ta connaissance. Ta fille avait appelé en début d’après-midi pour que je vienne en visite parce que tu étais tombé et que tu te plaignais de l’épaule. Je voyais pas bien à quel moment j’allais pouvoir passer, donc j’avais dit à SecrétaireChérie ce soir après les consultations. Et puis finalement (le destin ?) j’avais eu trois annulations à la suite, et (il faut bien le dire, aussi bien pour toi que pour moi), je m’étais dit que ça serait aussi bien que je passe tout de suite. En plus, tu n’étais pas bien loin.
Il faisait vraiment très beau, et vraiment très chaud. Alors j’ai pris ma petite mallette, mes lunettes de soleil, et je suis partie à pied te voir.
Ta fille était avec toi et elle m’attendait. Elle m’a raconté que tu étais tombé le matin même et que depuis tu avais mal à l’épaule. Je t’ai vu, en effet, recroquevillé dans le canapé, l’attitude immobile des douloureux et le coude éraflé qui avait tâché ta chemise. Elle m’a expliqué que depuis trois-quatre jours, tu étais un peu fatigué, quand-même, et que c’était sans doute ça qui avait fait que tu étais tombé.
Je me suis assise à côté de toi et je t’ai demandé de me montrer où tu avais mal. Je n’ai pas tout de suite compris quand tu m’as montré ton ventre. Alors tout doucement tu as remonté ton pull, déboutonné ta chemise, soulevé ton marcel et touché ton ventre. Pour une fois, je n’avais pas les mains froides et je les ai posées sur toi. Sur ton ventre. De bois. Qui devait effectivement te faire beaucoup plus mal que ton épaule. Parce que la péritonite ça fait foutrement mal. Et surtout c’est fichtrement urgent !
Bim ! Première surprise !
Alors j’ai pris ton poignet. Pour prendre ton pouls, tes pulsations comme les évoque si bien l’ami Borée. Mais rien. Alors, bon, ça arrive, parfois. On tâtonne, on attend, et puis finalement on le trouve, le pouls. Mais pas ici. Pas chez toi. Pouls filant, disent les manuels. Enfin, là, à ce stade, il avait même déjà filé, le pouls !
Paf ! Deuxième cadeau !
A l’auscultation, j’ai péniblement compté 135 battements par minute.
La pression artérielle… comment dire… j’ai bien essayé, hein, plusieurs fois, de te la prendre. Mais rien. Peau de balle. Pas un bruit. Le brassard électrique de ta fille n’a pas eu plus de chance que moi.
Vlan ! Joyeux Noël !
Pas de pouls, pas de tension. Dans ma tête, tout va très vite, ou très lentement, je ne sais plus. J’ai l’impression que tout s’enchaîne de façon automatique. D’une main, je plaque mon téléphone avec le 15 qui sonne. De l’autre, je soulève ta couverture pour te relever les jambes. Je remonte ton pantalon sur tes mollets. Putain ! Merde ! Ils sont maillés de bleu. Ca remonte jusqu’aux cuisses. Je roule la couverture en boule sous tes pieds. Le téléphone est en haut-parleur. Pendant que ça sonne, j’écoute tes poumons. De ce côté là, ça va. J’essaie de te reprendre une tension. Toujours rien.
Le permanencier décroche. Docteur Gécé, je suis à JoliVillage, sur la Grand Route. Je lui explique. Toi, ta péritonite, le choc, le pouls filant. « Ok, quelle est sa tension ? » « Il en n’a pas, bordel ! Ca fait vingt fois que j’essaie et toujours rien ! » Il me passe le médecin régulateur. Je lui réexplique tout.  Le ventre dur, les jambes bleues, le pouls plus là. On s’est compris. Il m’envoie le SMUR, et puis les pompiers aussi. Il me demande si j’ai de quoi te perfuser. Mais j’ai rien, putain. Rien du tout. Mon stéthoscope et mon brassard. Et même au cabinet, j’ai pas de quoi. La pharmacie est fermée. Le collègue à l’autre bout du fil me rassure. Ca fait 4 jours que tu es peu ou prou dans cet état. Il n’y a pas de raison que ça s’aggrave comme ça, brutalement, le temps que le SMUR arrive. Je sais pas si il a raison. Mais j’ai besoin que ce soit vrai. Pour toi. Et pour moi.
Je raccroche. Je t’explique que tu vas devoir aller à l’hôpital. Pour qu’on te soulage de ta douleur et qu’on s’occupe de ton ventre parce que là, vraiment, c’est très grave, et tu es très très faible. Tu me dis que c’est bien.
Je te demande pourquoi tu n’as pas dit plus tôt que tu avais mal comme ça. Tu me réponds que tu ne voulais pas déranger. Que tu es dur au mal, toi.
Tu me demandes si tu peux te lever pour aller faire un brin de toilette avant l’arrivée du SAMU. Je te dis que ça n’est pas une bonne idée. Que tu es trop fatigué. En moi-même, j’ai peur que tu fasses un arrêt cardiaque à chaque mouvement du petit doigt. Tu es beau. Pas bien rasé, c’est sûr, mais tu as un beau visage maigre et ridé. Alors je t’aide à rebaisser ton maillot de corps et à le rentrer dans le pantalon. Je reboutonne ta chemise et remets bien ton pull. Je rebaisse les jambes de ton pantalon. Qu’est-ce que tu veux que je fasse d’autre à part ça ? Je suis médecin et je ne peux rien faire. Je sais bien que quand la cavalerie va arriver, ils n’en auront rien à faire que tu sois bien habillé. Mais pour toi c’est important. Et pour moi… eh bien ça me donne au moins quelque chose à faire pour t’aider.
 .
On attend. Une éternité. Ta fille arrive avec ta carte vitale et le chéquier. Ca me semble toujours obscène de parler d’argent dans des cas comme ça. Mais tu me dis que j’ai fait mon travail, et que c’est normal que je sois payée. Et en plus tu as raison. Tu signes le chèque et moi j’écris trente-trois euros visite du Docteur sur le talon.
Et on attend encore. J’essaie bien de reprendre ta tension…
Je prépare mon courrier pour les collègues de l’hôpital. Faut dire que ça va vite. Jamais vu de médecin. Pas de traitement. Pas de maladie. Connue.
On attend toujours.
Je sors la tête par la fenêtre pour guetter la sirène des pompiers. Ca sert à rien, je sais, hein.
 .
Finalement, ils arrivent.
Pompiers. Médecin. Infirmier. Ambulancier.
Bonjour je suis la remplaçantes du DrRemplacé. Poingée de main. Transmissions. Courrier.
Le pull, la chemise, le maillot. En tas sur le canapé.
Les fils électriques, les tubulures, le brassard, le scope, la perfusion.
Je me penche vers toi en essayant de ne pas trop déranger ce ballet si bien orchestré.
Au revoir. Au revoir, Docteur.
 .
 .
Je suis dans la rue.
Il fait toujours aussi beau.
J’ai 2 patients qui sont déjà dans la salle d’attente.

 .

« Bonjour, je vous amène le petit parce qu’il a le nez qui coule. »
Merde, ton épaule. J’ai oublié d’examiner ton épaule.
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13 commentaires pour Robinson.

  1. Dr Foulard dit :

    Ça fait un an et demi que je remplace, un an et demi que j’ai de quoi perfuser dans mon sac et que je ne m’en suis toujours pas servi, et pourtant, je n’arrive pas à m’en débarrasser.

  2. docmamz dit :

    c’est mon quotidien à BledPaumé… J’adore parce qu’on est à 40min de l’hosto, et je déteste parfois pour les mêmes raisons… le choc anaphylactique avec syncope et 7 de tension… je faisais pas la maligne toute seule avec mon ampoule d’adré dans les mains à pas savoir si il fallait la faire ou pas… et si fallait que je pose une perf… et si j’avais de quoi poser une perf… et si j’en étais capable chez un mec avec 7 de tension…

    Mais au final ce sentiment à la fin de la journée d’avoir fait du boulot interessant, et de l’avoir pas trop mal fait ! Même si on finit parfois sur les rotules à coup de stress !

  3. docadrenaline dit :

    « Je suis médecin et je ne peux rien faire ». Ben si, t’as fait un diagnostic, celui d’un état de choc (hémodynamique c’est un pléonasme, la question étant : cardiogénique / hypovolémique / septique / anaphylactique ?). Vis à vis duquel tu as pris les 3 principales mesures thérapeutiques qui-coûtent-pas-cher-et-qui-rapportent-gros : faire le 15, repos strict, Trendelenburg. Si tu sais pas mettre des KT, c’est pas la peine de perdre du temps à bugner tout le capital veineux du patient. Certes si tu sais en mettre ça peut servir, mais surélever les jambes c’est LA chose à faire si t’as une indication à remplir un patient (donc évidemment le cas dans un choc), en attendant mieux. Mieux vaut un bon Trendelenburg qui mobilise vers le secteur central 300 cc qu’un KT rose qui aura bousillé l’unique veine facile d’accès et qui ne te permettra de faire que ta malheureuse perfusette de 100 cc.
    Mets des KT le + que tu peux (quitte à aller passer qq demi-journées par semestre aux urgences en free-style, avec les IDE) histoire de prendre/garder la main, ça te rassurera.
    Mais ne perds pas ton bon sens, qui, en l’occurrence, t’a fait prendre les bonnes décisions.

  4. Un maitre de stage m’a un jour dit « ton boulot c’est de déterminer si c’est urgent ou pas ». C’est réducteur mais depuis je détermine si c’est urgent ou pas. J’appelle les autres, ceux qui ont des tas de mallettes avec des tas de petites poches de sérum, et après je fais ce que je peux, je rassure, je lève les jambes, je tiens la main, je vérifie que le pouls file toujours, je dis au conjoint de se calmer ou d’aller dans le jardin voir si on y est… L’attente est longue alors parfois, ça finit en massant.
    J’avais du matos de perf au début. Périmé. J’en ai racheté. Pis j’ai abandonné. Six ans sans l’utiliser… J’ai de la rocephine et de l’adrénaline. Je vérifie régulièrement la date de péremption. J’utilise bien plus souvent les comprimés de prednisolone, ou la morphine SC. C’est sur, peut-être qu’un jour ça pourrait servir mais comme dit docadrenaline, si dans l’urgence j’arrivais à pas flinguer toutes les veines du patient, ce serait extraordinaire.
    Pis bon, t’es tout seul, tu peux pas tout faire, t’as que deux mains.
    Urgent/Pas urgent. Appeler/Pas appeler.
    Honnêtement, tu t’en foutais de son épaule et t’as bien fait de pas la manipuler. La douleur parfois ça fait s’arrêter les coeurs fatigués.

  5. docteurgece dit :

    @Fluo @DocAdré : Je pense aussi que si j’avais eu de quoi perfuser, j’aurais quand même vachement hésité, parce que quand tu sens pas une artère battre, j’imagine même pas l’état de platitude et de collabitude (??) des veines… Donc effectivement pour pas tout flinguer le maigre capital veineux pour ceux qui viennent après, je me serais peut-être abstenue. Après, je me dis, est-ce que j’aurais pas pu lui soulager sa douleur au moins avec une sous-cut de morphine ? est-ce que ça aurait été bénéfique ou délétère ? Sans back-up, je veux dire.
    @Docmamz : c’est sûr que c’est génial, hyper valorisant, et surtout hyper-vivifiant, au milieu des gastro-rhino. Même si tu retournes parfois au cabinet avec des surrénales vidées… ! D’ailleurs, je persiste et signe puisque j’y fais un rempla fixe ! 😉
    @ tous : merci pour votre lecture et vos commentaires !

  6. farfadoc dit :

    Depuis la lecture de ton post, un souvenir m’est revenu en pleine tête.
    Le souvenir de 25 des plus loooongues minutes de ma vie, l’une de mes premières journées de remplacement, à attendre le SMUR avec un patient gris-vert-couleur-choc. J’avais pas pensé aux jambes en l’air. Non seulement ça mais les ambulanciers, arrivés avant le SMUR, l’ont collé dans leur ambulance, et j’ai même pas eu la présence d’esprit de dire « non non on le bouge pas avant l’arrivée du SMUR et la perf et tout ça! » (les SMURistes étaient moyennement contents en arrivant, ils avaient bien raison.)
    Heureusement le patient s’en est sorti, tout est bien qui finit bien. Et ça m’a fait progresser, cette histoire.
    Mais punaise, qu’est ce que c’est long, 25 minutes à se sentir impuissante comme ça!

  7. LA situation qui me fait flipper ma race, comme si on y était!
    Je déteste être le soignant de 1er recours, parce que j’estime que je ne suis pas compétente dans cette circonstance. Lire les commentaires m’aide à prendre conscience que ce n’est pas juste moi qui suis nulle, mais que quelque part notre rôle se limite souvent comme vous le dites à « urgent/pas urgent-appeler/ne pas appeler ». Mais rester là à attendre les secours pendant plusieurs dizaines de minutes, c’est vraiment dur à vivre, je trouve. Se sentir tellement inutile pendant tout ce temps qui pourrait être mis à profit pour faire avancer le schmilblick…
    J’ai toujours du matos d’urgence dans le coffre. J’ai ballonné une fois, posé une perf une fois aussi, mais il y a un bail, à 50km du SMUR. Je crois qu’aujourd’hui je ne me lancerais pas dans ce genre de truc, pour toutes les raisons données avant. Faut connaitre ses limites.
    Mais je n’aime pas avoir des limites.
    Je n’aime pas l’urgence.
    Mais j’aime te lire ^^ Continue!

  8. bluerhap dit :

    C’est vrai que demander les sous dans des cas pareils, ça me gêne toujours aussi, et pourtant on a bien fait le boulot qu’on attend de nous. En plus, en ne demandant que 33 zorros, tu te dévalues, puisqu’il y a une cotation exprès pour « urgence vitale à domicile », coté YYYY010 ou quelque chose du genre, à 48 euros (cf. le site de votre syndicat préféré). Lorsque les patients ne me proposent pas spontanément de payer je n’ose souvent pas demander, alors je demande juste une signature sur une FS, et je cote tranquillement au cabinet avec la nomenclature devant les yeux, et en tiers-payant. Le plus souvent, le patient est en ALD 30 donc je suis payé entièrement. Même si ce n’est pas le cas, 65% d’un acte d’urgence en visite ça fait toujours plus que 33 € !

  9. Babeth dit :

    Wouahou! Euh désolée y’a rien d’autre qui me vient à l’esprit là! Et sinon, ç’aurait pu être pire hein, imagine si tu avais juste été l’auxiliaire de vie qui vient pour les courses et qui trouve Mr Robinson comme ça 🙂

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