Comme d’habitude.

C’est l’ami généraliste du Grand Ouest qui m’a rappelé notre rencontre, à toi et à moi.
Ou plutôt, notre rencontre à toi, à moi, et aussi un peu ta maman et ton papa. Il faut dire que tu n’étais vraiment pas bien grande, enfin, surtout, pas bien âgée. Dix-sept jours.
Et autant te le dire, la journée avait vraiment été très, très longue. De celles où tu te dis que si tu prends le temps de boire, ça veut dire que dans 3 heures tu vas devoir prendre le temps de faire pipi, et que tu vas être encore plus en retard…
Pourtant, c’étaient les vacances. Mais la faute à la crise, ou la faute à pas de chance, JoliVillage n’avait pas désempli cette semaine là. Enfin, en tous cas, ma salle d’attente.
Mais bon, j’en voyais la fin, de cette journée. En général, tu sais que tu vas bientôt rentrer chez toi quand les enfants arrivent en pyjama au cabinet, déjà douchés pour pouvoir aller se coucher directement en rentrant de chez le docteur. C’est à peu près à ce moment-là, je crois, qu’on a fait connaissance, toi et moi. Parce que ça faisait depuis cet après-midi que tu avais de la fièvre. Alors ta maman t’avait découverte, laissée en petite couche, bien au frais et elle avait attendu. Mais quand elle avait repris ta température (oui, parce que parfois les mamans prennent aussi la température avec un thermomètre, en plus de l’habituel « je l’ai trouvé chaud »), eh ben, la fièvre, elle n’avait pas vraiment baissé. Enfin, 38,5° au lieu de 38,8°.
Alors nous voilà, tous les quatre, dans le cabinet. Tu sais, finalement, pour moi, ça n’a pas été trop compliqué. Parce que, vois-tu l’avantage avec les petites crevettes comme toi de moins d’un mois, c’est qu’elles n’ont pas le droit d’avoir de la fièvre. Donc je n’ai même pas eu besoin de réfléchir beaucoup pour savoir quoi faire. D’ailleurs, tu étais encore dans ton couffin que j’ai dit à ta maman et à ton papa qu’il faudrait aller aux urgences pédiatriques. Que ça n’était pas un problème de gravité (hein, la preuve, je ne t’avais même pas encore examinée) mais tout simplement qu’une fièvre chez un tout, tout petit, eh bien ça ne se traite pas seulement avec du Doliprane et de la patience, et qu’il faut en chercher la cause.
Alors ta maman t’a sortie du couffin et déshabillée. Et je dois te dire que, comme ça, à première vue, tu m’avais l’air plutôt en forme. Plutôt éveillée, plutôt rose, et pas franchement tachycarde. Je t’ai examinée sous toutes les coutures et, je dois bien avouer que je n’ai rien trouvé. Mais ta maman, elle, si. Parce que si moi je te voyais toute mignonne, toute éveillée, toute rose, elle, qui pourtant ne te connaît que depuis dix-sept jours (c’est pas bien long, hein, 2 semaines et demi…), eh bien elle m’a dit la phrase qui tue. La phrase que je répète à longueur de temps à toutes les mamans : « Et surtout, si vous ne te trouvez pas comme d’habitude, rappelez ». Eh ben bingo ! Toi, depuis deux jours, tu n’étais pas « comme d’habitude », même si l’habitude, dans le cas précis, c’était quinze jours.
Pendant que ta maman te rhabillait, je me suis assise au bureau, et je me suis appliquée pour faire un joli courrier au CherConfrère qui allait te recevoir. Pour dire que tu étais née à terme d’une grossesse non compliquée. Que tu avais de la fièvre, pour de vrai, depuis aujourd’hui. Que là, hein, ce soir, j’avais rien d’inquiétant en te voyant, que tu étais rose, et que la trace de mon pouce sur ta petite peau disparaissait rapidement (temps de recoloration cutanée inférieur à trois secondes, pour faire pro…). Mais que voilà, ta maman elle ne te trouvait pas comme d’habitude. Et que moi j’ai ce principe un peu psychorigide de pas laisser les enfants, même roses, de moins d’un mois fébriles, sans un petit coucou au pédiatre de l’hôpital.
Je t’ai dit : super facile comme consultation.
Mais en fait non. Parce que si toi, tu le sais, les lecteurs, eux, ne le savent peut-être pas : c’est que JoliVillage, c’est loin de l’hôpital. Genre cinquante minutes. Sans les bouchons. Et le vendredi soir, les bouchons ben… voilà quoi. Alors ton papa, que je n’avais pas trop entendu, faut dire, il a commencé à râler. A dire que c’était peut-être pas la peine. Qu’il comprenait que j’étais jeune et que je veuille me couvrir mais que quand-même, les urgences, ça faisait loin, et qu’il préférait attendre demain pour appeler votre pédiatre.
Alors c’est vrai que je suis jeune. C’est vrai que j’ose pas trop élever la voix, surtout quand lui avait déjà commencé à le faire. Mais là, non. Parce que ça n’est pas de moi qu’il s’agissait, mais de toi. Je l’ai regardé droit dans les yeux, et je lui ai dit, très lentement, et très fermement « Appelez votre pédiatre. Elle vous dira exactement la même chose que moi. Sauf qu’elle vous le dira demain matin. Et que moi, c’est ce soir que je vous dis qu’il faut y aller. »
J’ai donné mon petit courrier à tes parents. Ton père a continué de maugréer. Ta mère ne disait trop rien. Mais elle m’a rappelé le lendemain. Parce qu’en fait, ton papa, même en râlant, il t’a emmenée à l’hôpital. Et parce que même que vous y avez dormi, ta maman et toi. Et pas qu’un jour. Parce que ta fièvre, c’était une pyélonéphrite.
Alors voilà, j’ai des principes à la con. La fièvre avant un mois, je ne réfléchis même pas. Avant trois mois, je ne réfléchis pas longtemps.
Et surtout, SURTOUT, j’écoute les mamans.
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(bon et par contre, après, si finalement c’était rien, je râle sur Twitter… !)
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7 commentaires pour Comme d’habitude.

  1. thoracotomie dit :

    Ce n’est pas un principe à la con mais un principe de base, parce qu’on ne peut pas faire la différence à première vue pour cette tranche d’âge entre une infection bénigne virale et une infection bactérienne sévère.
    Le fait que les gens consultent un médecin généraliste dans ce genre de situation un peu délicate amène une difficulté supplémentaire d’autant plus s’ils ne connaissent pas bien le médecin ou ont des doutes. Les patients et notamment les parents consultant assez facilement aux urgences en cas de problème, il est assez curieux qu’ils amènent leur enfant de 15 jours avec de la fièvre (je pense qu’on briefe les parents à la maternité en cas de problème, voire un coup de téléphone est toujours possible).
    La distance géographique avec l’hôpital, surtout le fait de rechigner à y aller spontanément, et encore plus après l’avis d’un médecin, est un signe de gravité en quelque sorte. Très proches de l’hôpital ils auraient probablement été y consulter directement. Loin, ils ne le font pas et d’ailleurs ils ne veulent pas le faire ! La mère constate que son enfant n’est pas comme d’habitude mais ne s’oppose pas vigoureusement à l’avis du père. C’est problématique. Au final la discussion a entraîné qu’ils consultent quand même. Mais tout ceci prend énormément de temps.

    • docteurgece dit :

      Oui, en effet, ça a pris pas mal de temps.
      Ce que j’ai mal exprimé, je pense, c’est que dans ce cas précis, ma démarche diagnostique a été très simple : je savais dès le départ que cette enfant finirait aux urgences. Mon examen m’a juste permis de savoir si elle tenait le coup sur le plan hémodynamique et si il y avait une indication à mettre un ttt en pré-hospitalier. L’intuition de la maman n’a finalement que conforté une décision que j’avais prise avant même d’avoir examiné la petite. Mais qu’en est-il pour les enfants de 4 mois… ? C’est là, je crois, que j’ai tendance à faire confiance à la maman. Mais c’est souvent difficile de prendre la décision d’hospitaliser, à JoliVillage, quand il reste 2 loulous à faire garder à la maison pendant que les parents amènent le plus petit aux urgences de LaVille… Finalement, les situations graves sont vraiment bien plus faciles à gérer que celles pour lesquelles le doute est permis…
      Merci à toi de ta lecture et de ton commentaire.

  2. Jasamod dit :

    J’ai toujours suivi ce principe, et j’aimerais que les internes qui reçoivent les enfants à l’hôpital le connaissent. Parce que j’en ai, des histoires de refus d’hospitalisation, alors que la pathologie est là, et que ça traîne des jours…. Avec les risques qui s’ensuivent…
    Merci pour cette belle histoire.

    • docteurgece dit :

      Merci à toi pour ton commentaire. Je crois que les internes sont de plus en plus sensibilisés à la PEC d’un épisode infectieux chez le nouveau-né, non ? Ou du moins peuvent-ils en référer à leurs chefs en cas de doute… ? (ou alors parlais-tu de fait d’écouter les parents ?). Bien à toi.

  3. Oh mais que je t’aime, là, d’un coup. Avec mes 4, combien de fois ai-je entendu « maman flippée » et autres synonymes! Et j’en ai marre, vraiment marre, de devoir jouer au docteur moi même. Au bout de 4, non, je ne flippe pas pour rien, sans compter que moi aussi je peste quand je dois les emmener chez le médecin.
    Tout récemment, avec mon Ultime de 2 semaines, je signale à la pédiatre qu’elle pleure beaucoup, et qu’elle est raide comme une planche, pas bien, pas zen comme un nouveau né, quoi. Réponse: c’est son caractère, c’est une râleuse.Et la raideur périphérique s’améliorera quand son dos se musclera. Répétition de la sentence à la visite d’un mois, malgré mon insistance.Verdict de l’ostéo à 5 semaines: bilan catastrophique, grosses séquelles de son grand format et de l’accouchement express, tensions et blocage de la nuque au bassin qui est de travers, ce qui la fait souffrir dès qu’elle est couchée. Résultat: on a perdu 3 semaines, de douleur pour mon bébé, de découragement devant ses pleurs pour moi. Et la pédiatre? elle a perdu ma confiance.

  4. abib dit :

    un diagnostique sur un enfant jeune est toujours un peu compliqué. mon fils avait un peu plus d’un an quand je suis allée à l’hôpital, il avait 40 de fièvre dans la journée. Mon fils avait de l’asthme du nourrisson, à chaque rhume une crise. Quand je suis arrivée vers 18h30 il avait 39.5°C. on était le 22 décembre. On m’a fait attendre 3h30 en salle d’attente pour me dire qu’il avait une rhino. Sauf que moi je ne le sentais pas.
    sauf qu’on était le 22 décembre
    que mon fils était asthmatique
    le 26 décembre il a été hospitalisé pour une insuffisance respiratoire. 85-90 de saturation. J’ai vu le médecin toutes les 10min et je n’ai pas attendu dans la salle d’attente.
    en fait il avait eu la grippe, on était en pleine épidémie le 22 décembre… Et la grippe sur un gamin qui a des poumons un peu pourris, qui vient d’avoir 1 an, bah ça donne des complications respiratoires si on ne fait rien.
    j’en veux un peu aux médecins, mais j’en veux surtout à tous les gens qui viennent encombrer les urgences pour presque rien. Il y avait une bonne vingtaine de gamins dans la salle d’attente, je ne suis pas certaines qu’ils avaient tous besoin d’être là. le médecin voyait des rhino partout, il n’a pas regardé les antécédents, il ne m’a posé aucune question, je n’ai rien osé dire. Je m’en veux un peu aussi.

  5. Ping : Our time’s running out. | Docteur Gécé

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