Moonwalk.

Je t’ai rencontrée il y a longtemps. Je ne sais plus quand exactement, parce qu’au début, j’ai oublié que je te connaissais. Tu venais au cabinet parce que tu avais une infection urinaire, que tu avais commencé les antibiotiques, mais que tu n’en avais pas assez. Et que tu te sentirais plus rassurée d’en avoir toujours une plaquette avec toi, au cas où ça recommencerait.
Et puis, un jour, j’ai réalisé que tu venais trop souvent pour le même motif, et trop souvent avec moi. La remplaçante. Je t’ai expliqué qu’on ne pouvait pas continuer comme ça, que prendre des antibiotiques à l’aveugle alors que tu avais des cystites récidivantes, ça n’était pas médicalement possible. Que pour cette fois-ci, je te prescrivais ton complément d’antibiotiques, mais que je te donnais aussi une ordonnance d’analyse d’urine à faire la prochaine fois, avant de commencer toute antibiothérapie.
Et donc, je t’ai revue, la fois suivante. Et la fois d’après. Avec un résultat d’ECBU qui ne retrouvait pas d’infection urinaire. Enfin pas vraiment. Juste des germes variés. Une souillure, on appelle ça. Toi, bien sûr, tu avais déjà commencé à prendre ton antibiotique.
Je t’avais déjà interrogée sur les facteurs favorisants les infections urinaires basses. Que tu connais par cœur. Et que tu appliques à la lettre.
Je te réinterroge sur tes symptômes. Qui sont ceux d’une infection urinaire basse. Mais quelque chose dans ta façon de vivre ta maladie cloche. Ta façon de parler de ta Noroxine dans ton sac à main, comme d’un talisman. Le contexte de survenue des crises, lors des contrariétés principalement. La vitesse avec laquelle les symptômes disparaissent en cinq à dix minutes après la prise du premier comprimé. Je t’explique que si ton analyse retrouve bien des germes, il s’agit seulement d’une contamination du prélèvement, et non d’une infection (et alors là, je me permets d’ouvrir une parenthèse pour remercie le laboratoire qui m’appuie dans ma démarche en joignant systématiquement un antibiogramme avec PLEIIIN d’antibiotiques pour un prélèvement qui ne satisfait pas les critères d’une infection urinaire…). Que je pense qu’il s’agit plus d’une « inflammation ressentie » de ta vessie. Comment te dire que je pense que tout ça, c’est dans la tête ? Que je sens bien qu’il y a des choses que tu ne me dis pas. Que je vois bien que ces antibiotiques, c’est un ersatz de bouée.
J’essaie tant bien que mal de te glisser quelques mots, de laisser une porte ouverte. Tu es d’accord pour dire que les crises surviennent dans des moments d’anxiété, mais que là, vraiment, ça n’est plus possible, que tu ne peux pas rester comme ça, à souffrir, et que tu sais, toi, que la Noroxine te soulagera.
J’essaie mollement d’argumenter, mais je vois bien que ça n’est pas cette fois-ci que nous réussirons à avancer. Lâchement, je te prescris ton traitement. En te demandant d’essayer de ne pas le prendre, et de voir l’évolution.
Plus récemment, je t’ai revue en consultation.
Entre-temps, tu as présenté un nouvel épisode.
Entre-temps, j’ai pu repense à toi. Et je sais, au fond de moi, que tes signes urinaires ont une origine psychique. Que tu as commencé, la dernière fois, à évoquer d’autres problèmes, plus personnels. Cette fois-ci, tu me parles de ta cousine qui, elle, a eu 15 jours d’antibiotiques, alors peut-être que c’est ça qu’il me faudrait Docteur ?
Nous sommes mardi soir. Tu es la dernière patiente de la journée. Je décide alors qu’aujourd’hui sera le jour où nous avancerons.
La consultation durera une heure. Lentement, je te reparle de l’anxiété que tu ressens, et de son rôle dans la survenue de tes symptômes. Tu sembles d’accord avec cette vision des choses. Tu penses aussi que ton corps essaie peut-être de s’exprimer d’une façon ou d’une autre. Je te réexplique les résultats de ton analyse d’urine. Je te dis que je pense que les antibiotiques ne te soulageront pas. Que ton « irritation » n’est pas infectieuse. Que je ne suis pas braquée, que si toi tu penses que les antibiotiques pendant 15 jours te soulageront, je veux bien te les prescrire pour cette fois-ci, mais que je sais qu’ils ne seront pas utiles.
Je ne sais plus comment, à partir de ce moment-là, tu as commencé à me parler de ton mari et de son indifférence, de ton travail qui ne te comble pas et de ton chef qui te rabaisse sans cesse, de tes filles adolescentes qui ne te comprennent pas, te que tu ne comprends pas bien non plus par moments, de tes parents. De ta vie. De tes envies.
Je sens se démêler peu à peu ce que j’avais cru commencer à entrevoir depuis quelques consultations. Et j’ai même l’impression, à un moment donné, de plus penser à l’attitude que je dois te renvoyer, qu’à ce que tu me dis. Car après tout, qui suis-je ? Quelle est ma formation, quelles sont mes aptitudes pour tenir une telle place ?
Je te dis que tu as en toi beaucoup de choses, beaucoup de choses qui cherchent à s’exprimer, que tu commences à verbaliser aujourd’hui, mais qu’il faudrait que tu continues à extérioriser. Je t’explique qu’aujourd’hui, je suis là pour entendre ce que tu as à me dire, mais que je crois ne pas être la personne la mieux placée, ou en tout cas, la plus compétente. Que je n’ai pas de formation pour ça. Qu’il existe des gens dont c’est le métier, si un jour tu le souhaites.
Nous terminons la consultation. Il est vingt-et-une heure. Je te donne l’ordonnance pour les antibiotiques. Je te demande d’essayer de ne pas les prendre.
En partant, tu me dis : « Je vous remercie, je vous ai pris du temps. » Je ne te démens pas. Je te dis simplement « Oui, mais je crois que c’était nécessaire. »
En quittant le cabinet, je suis partagée. Partagée entre la fierté de gérer ma première patiente « fonctionnelle » rien qu’à moi. L’inquiétude d’un échec possible. Et la prétention avec laquelle je me suis attribué ton suivi. Après tout, je ne suis que la remplaçante.
Je t’ai revue deux mois plus tard..
Tu n’as pas pris les antibiotiques. Tu n’as pas eu de nouvelles manifestations urinaires. Tu n’as pas renouvelé ton CDD, t’es inscrite au Pôle Emploi et commence dans trois mois une formation en Histoire de l’Art, que tu avais voulue intégrer lorsque tu étais tombée enceinte de ton aînée. Tu as commencé à voir un psy, une fois par semaine. Avec lui, le contact passe bien.
Tu vas mieux. Nous avons parlé trente minutes. Je ne t’ai rien prescrit. Tu n’en avais pas besoin.
.
.
Epilogue.
Qu’elle est belle, cette histoire. Comme elle finit bien. Que les mots peuvent venir à bout des maux…
Oui, mais non.
Je t’ai revue, par la suite. Plusieurs fois.
Entre temps tu as vu un autre médecin, parce que tes infections ont recommencé. Il t’a prescrit des antibiotiques, tu les lui avais demandés. Tu ne me parles plus de ton psy, de tes angoisses. Seulement de ces foutus antibiotiques et de tes brûlures. Et tu te fermes. Tu tournes en rond avec cette obsession, et tu ne nous laisses pas de place, ni à moi, ni à la discussion.
Je tombe d’autant plus haut que j’ai vraiment cru que ce serait aussi facile que ça, de t’aider.
Alors voilà, je te le dis honnêtement, je ne sais plus quoi te dire. Je ne sais plus comment travailler avec toi. Il faudrait que je te le dise, en vrai. Que je te demande ce que tu attends de moi. Parce que là, travailler comme ça, je sais pas. Et ça m’ennuie. Pour toi.
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23 commentaires pour Moonwalk.

  1. docteurgece dit :

    PS : pour des raisons de lisibilité, certaines étapes des investigations ont été simplifiées ou non décrites. Pour les lecteurs médecins qui s’interrogeraient… ! 😉

  2. xav dit :

    Et c’est là que je me sers de l’homéopathie. Il y a un médoc qui correspond EXACTEMENT à ce que tu décrit. Il y a écoute + prescription sans antibio.

    • docteurgece dit :

      Oui alors… L’homéopathie… C’est justement ce qui me gêne dans ce type d’approche. Le fait qu’à chaque symptôme correspond un « médicament », qui du coup entretient l’idée que tout symptôme, toute manifestation doit être « traité », et donc à une forme de médicalisation de la vie. Pourquoi ne pas simplement avoir l’attitude d’écoute sans passer par la case « ordonnance » ? Mais tu as en revanche raison dans le sens où ça me permettrait peut-être de ne pas l’arroser d’antibiotiques… Et puis encore faut-il qu’elle adhère à ce type de thérapeutique. Et merci encore pour votre commentaire qui permet de pousser plus loin la réflexion !
      Nous verrons lors de la prochaine consultation. Je vous tiendrai au courant.

  3. farfadoc dit :

    « Cent fois sur le métier remettez votre ouvrage ». C’est déjà une jolie petite fenêtre que tu avais réussi à ouvrir. Mais je crois que plein de proverbes et citations s’appliquent pour l’accompagnement des patients qui souffrent de troubles fonctionnels. Patience et longueur de temps, tout ça. Pas facile, et probablement encore plus difficile quand on n’assure pas le suivi tout le temps.

    • docteurgece dit :

      Oui… Ce qui me semble difficile c’est surtout d’avancer si elle n’arrive pas à comprendre que les symptômes qu’elle ressent sont liés à un désordre psychologique et non bactériologique/anatomique… Comment lui proposer de l’aide si elle a l’impression que je lui réponds à côté de la plaque ? Si je lui parle psycho et qu’elle me répond pipi… ? Y aller franco et lui dire, en substance (mais en y mettant la forme) « c’est dans la tête » ?
      A suivre…

      • Nelson dit :

        Je suis allée assister aux consultations d’un ami (je ne suis qu’interne) qui s’occupe des douloureux chroniques. La problématique n’est pas tout à fait la même, mais on s’en rapproche.
        Pour leur faire accepter l’idée d’aller parler avec un psy (ou d’aller faire de la relaxation, ou de l’hypnose, on est ouverts face à la douleur chronique!) il leur fait un dessin.

        Un dessin schématique, avec la zone douloureuse, les voies nerveuses de la douleur,… et un petit carré « mémoire » à côté du cerveau. Et à chaque étage du schéma, il y a une prise en charge adaptée, la psy venant sur la case mémoire avec la petite explication que ce qu’on a vécu va influencer notre perception de la douleur et tous les autres mesages de notre corps.

        Avec ça, on montre bien au patient que ce n’est pas parce que c’est psy que c’est dans la tête, puisque leur douleur est localisée sur le schéma, et que la solution ne peut pas venir de la prise en charge isolée de la zone douloureuse…

      • docteurgece dit :

        Ca me semble être une bonne façon de faire pour le problème de la douleur chronique… Merci pour ce commentaire. A bientôt

      • Nelson dit :

        Haha, le lapsus écrit (et la mauvaise idée de ne pas relire son commentaire avant de publier) je ne suis qu’externe* !!

  4. thoracotomie dit :

    Il est intéressant ce texte. Pour son épilogue.
    Avec lui (qui ne te satisfait pas et je le comprend tout à fait), tu es dans une impasse avec cette patiente. Malheureusement je n’ai pas de solution miracle à te proposer. Peut être qu’il n’y en a tout simplement pas avec certaines personnes. Peut être que ce n’est pas le moment pour elles dans leur vie de guérir de leurs symptômes. Peut être que ça ne le sera jamais.

    • docteurgece dit :

      Je sais bien qu’il n’y a pas de solution à « coller » sur chaque situation… Mais je ressens une vraie frustration, puisqu’il existe chez elle une demande (demande de quoi ? De soulagement ? D’écoute ? D’existence ?…) et que je ne parviens pas à lui apporter ce qu’elle recherche. Principalement parce que je n’ai pas réussi à l’identifier, probablement…
      Je vais laisser le temps au temps. Un jour peut-être je trouverai ou elle trouvera ce qu’elle attend de moi.

  5. je comprends ta frustration…surtout quand on pensait avoir bien avancé ! Malgré tout rien n’est perdu peut être que la période n’est pas propice ? Laisser la porte ouverte est indispensable, y aller cash pourrait être contre productif je crois. Après comme toi remplaçant ta situation est un peu délicate. Que fait le remplacé ?

  6. Kalindéa dit :

    Ben voilà, c’est exactement ça!! Je ressens tout pareil!!
    Sauf que maintenant que je suis installée je touche de plus en plus les limites de l’écoute et de l’empathie en médecine générale… Comme toi dans ce remplacement régulier en fait.
    Et là, ça devient vraiment trop frustrant pour moi de ne pas avoir d’outil pour aller plus loin, parce que clairement l’écoute a ses limites (surtout à notre place du système de soin: les patients viennent « pour être soignés, pour avoir un traitement ») Je suis d’accord pour me dire qu’il faut du temps, que je tends des perches, que ce n’est pas le moment pour eux et blablabla! Mais à un moment, j’ai juste envie de dire « là je ne peux rien faire pour vous et j’en ai marre », et de ne plus les voir, de ne plus être mise face à mon impuissance… Je finis parfois par leur en vouloir de ça… Et c’est pas très sain!
    Avec en plus toujours l’arrière pensée « si ça se trouve, elle a vraiment quelque chose, ce n’est pas fonctionnel, je passe à côté d’un truc » (qu’un autre médecin ne louperait pas, bien sûr ^^)
    Ahlala, c’est compliqué, tout ce que nous renvoient « nos fonctionnels »!

    • les troubles fonctionnels: le cauchemar des médecins gé !! C’est bien pour eux (entre autres) qu’il faudrait valoriser la consultation longue. Souvent c’est au bout de X consultations que ça fait tilt mais c’est trop rare. Le problème de notre société qui veut que tout problème est une solution peut être. Après j’ai moi aussi cette petite voix qui me dit « et si il y avait un «  »vrai » » problème ? ». Par manque d’expérience j’ai tendance à balancer du bilan et de la cs spé avec une « rentabilité » médiocre. Avec les années on doit s’améliorer,non? Ces patients j’ai souvent envie de les envoyer bouler, d’expédier la consultation, mais qui d’autres que nous peut les aider ?

    • docteurgece dit :

      Oui moi aussi j’ai cru que je passais à côté de qqch d’organique, surtout que j’ai pas détaillé mais je lui avais demandé de faire qq examens complémentaires et elle a mis un temps fou à les faire, et pendant ce temps je ne pouvais pas axer trop la PEC sur le versant psychologique…

  7. Docmat1 dit :

    Je sais que ta situation de remplaçante te place dans une position délicate mais ne peut-on pas imaginer qu’ elle ait pu ressentir que tu lui refermais la porte en l’«envoyant chez le psy»? Quand je sens ce genre de résistance, je propose un suivi formalisé avec des rdv réguliers, non conditionnés par les symptômes (que j’essaye de prendre en charge avec des thérapeutiques inoffensives) de façon à dissocier les symptômes de la problématique. Et ne t’inquiète pas, ta position de médecin te donne toute la place pour ce genre d’approche, y’ a pas «besoin» d’être un psy diplômé pour proposer desmoments d’écoute

  8. Doc_cleo dit :

    Moi non plus je ne me sens pas toujours très « légitime » pour faire ce « travail » avec les patients. Malgré tout, la demande t’est adressée. Pour t’aider, je te conseille ce livre, qui redonne un peu plus confiance en nos capacités de gestion de type psychothérapie. « Techniques psychothérapeutiques en médecine » De Michael et Enid Balint. Je le lis une fois par an.

  9. DrFoulard dit :

    C’est une situation qu’on a souvent évoqué dans mon groupe Balint.
    Il en est ressorti à chaque fois que :
    – de ce qui a pu être fait de travail avec le patient, et notamment mettre le doigt sur un point sensible qui l’a peut-être conduit à consulter quelqu’un d’autre , il en restera toujours quelque chose qui lui sera utile le moment venu
    – ce n’était pas le moment pour le patient de se débarrasser de son symptôme.

    Voila, on adhère ou pas, c’est un peu résumé, mais si tu veux qu’on poursuive la discussion, no souci 🙂

    Bonne continuation

    • docteurgece dit :

      C’est en lisant ton commentaire que je me dis qu’il faudrait vraiment que je me trouve un groupe Balint… Mais je ne sais pas si on peut y adhérer en tant que remplaçant. C’est ce que tu fais, toi ? Merci pour ton commentaire.

  10. Doclili dit :

    Dans mon coin, il n’y a pas de groupe balint, j’ai fait la démarche de voir une psychologue en individuel pour une « supervision de la relation de soins ». C’est génial ! J’apprends comment gérer certaines situations, pourquoi je suis mal avec certains patients etc. C’est passionnant et anti burn-out.

  11. Ping : Germinal. | Docteur Gécé

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