Germinal.

Comme je l’ai déjà évoqué ici, nous autres, médecins – et plus généralement, soignants – ne sommes pas habitués à faire face aux erreurs. Elles sont d’ailleurs quasiment occultées pendant nos études, ou si elles sont abordées, c’est plus comme des histoires de chasse, des actes isolés, et pointés du doigt, que comme un passage obligé.
Il en va, à mon sens, de même de l’échec. S’il est quelques fois abordé, il n’en demeure pas moins que l’on ne nous apprend pas à « faire avec ». Car si nous avons appris des listes de traitements et de prises en charge, d’intensité croissante, pour telle ou telle maladie, nous nous retrouvons aussi bien désemparés, une fois grillées une à une toutes ces cartouches.
Parfois, nous essayons sans trop y croire une « Cherconfrérisation » avec l’espoir secret que cet autre médecin réussira là où nous avons échoué, ou tout au moins que nous n’aurons pas été le seul à n’avoir pas su aider notre patient…
Parfois, nous savons avant même de tenter quoi que ce soit que nous n’y arriverons pas. Parce que l’attente du patient est trop forte comparée aux moyens disponibles.
Comme lorsque Madame Ursula voudrait une pilule miracle pour maigrir (« Il est bon, mon Médiator, il est bon ! »), ou lorsque Viviane voudrait être débarrassée de ses cystites. Ou bien Monsieur Néo, qui n’a plus de chimio parce de toute façon, son cancer continue à métastaser à toute vitesse… et tant d’autres !
Mais tout ça, tout ça, je me dis que, quelque part, en faisant mon travail du mieux que je peux, en prenant le temps d’écouter, de comprendre, de faire avancer, je dois pouvoir y arriver.
Tout ça, ça n’est rien comparé au sentiment d’impuissance qui m’envahit quand je vois Monsieur Rambo.
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Monsieur Rambo est jeune, il n’a même pas trente ans. Mais il fait un métier très différent du mien. Un métier où il faut être quand-même super costaud, où on travaille dans le froid l’hiver et sous un soleil de plomb l’été, et qui, franchement, compte-tenu des conditions, n’est vraiment pas très bien payé. Monsieur Rambo est vigneron. (Là, question pénibilité du travail, ça se pose, vigneron).
Monsieur Rambo, je l’ai rencontré un samedi, parce que la semaine, il travaille, et qu’il ne peut pas venir chez le médecin. Il s’était fait mal au dos, un soir, en faisant du bricolage chez lui. (C’est pas de bol. Tu vas comprendre, lecteur, mais vraiment j’aurais aimé qu’il se fasse mal au dos dans les vignes…). Et donc le mal de dos ne passant pas, et lui ayant de plus en plus de mal à faire son travail, il s’était décidé à consulter.
Quand je l’ai vu pour la première fois, il était debout dans la salle d’attente, parce qu’assis, ça lui faisait trop mal dans la jambe.
Je l’ai examiné et j’ai conclu à une lombosciatique, c’est-à-dire une douleur en barre dans le dos qui le rendait tout raide, associée à une crampe dans la jambe, lancinante, avec des poussées aiguës.
Bon alors, la sciatique, je connais, hein, j’ai eu. En vacances, en plus. Genre en Ecosse, là où tu vas pour te balader parmi les moutons et les châteaux. Donc je sais ce que c’est. Ça fait mal. Vraiment. Et lui il avait l’air de déguster sacrément. Que quand je lui ai levé la jambe gauche de 10° à peine, ça lui a fait une décharge électrique de 10 000 volts dans la jambe droite.
Je lui ai expliqué, le dos, les vertèbres, les disques, la gaine avec les fils électriques qui vont dans les jambes. Le repos, les antalgiques… Déjà  dans ma tête je déroulais les petites fiches bien écrites de l’internat. Franchement, j’aurais eu tous les points (et pas de PMZ !). Y compris en notant « épargne du dos ». Epargne du dos, mon cul, oui. Il est vigneron, Monsieur Rambo ! Il est payé à la pièce. C’est-à-dire que plus il travaille vite, et plus il est payé. Si il travaille lentement, ben il touche moins. Travailler plus pour gagner plus. Eh ouais…
Alors quand je lui ai parlé d’économiser son dos, et que franchement, moi, ça me choquerait pas qu’il s’arrête quelques jours, il m’a dit que j’étais gentille mais que non merci c’était pas possible.
On a donc convenu d’un traitement pour la douleur, de ne pas forcer à la maison, et d’une ceinture lombaire à porter avec parcimonie au travail. Je lui ai quand-même donné un arrêt maladie si vraiment le lundi il ne pouvait pas se lever…
Je l’ai revu un mois après. Il allait mieux. Enfin, il pouvait travailler, quoi. Il m’a dit que la dernière fois, l’arrêt, il ne l’avait pas utilisé. Il avait un scanner avec lui que lui avaient prescrit les urgences, un week-end où il y était allé quand ses douleurs avaient récidivé. Sur le scanner, Ô surprise !, une discopathie étagée de tout le rachis lombaire, et une hernie au contact de la racine L5 droite.*
On a parlé kiné, tractions, rhumatologue. Il a peur des infiltrations et d’être opéré. Je lui ai dit qu’on en était quand-même pas là. Il est reparti avec une ordonnance de médicaments, au cas où la douleur serait à nouveau insupportable, et un courrier pour le médecin de MPR pour faire des tractions. Quand j’ai parlé d’un arrêt de travail, il m’a regardée en souriant.
Et là, il est revenu cette semaine. J’ai bien vu que ça n’allait pas. Que le kiné, c’était bien gentil, mais ça n’allait pas bien vite. Que les traitements, il faisait son possible pour pas dépasser la dose maximale, mais qu’il aurait bien eu envie, parfois…
On a reparlé de son travail, du levage et des piquets en ce moment… Je lui ai dit que quand-même, c’était son dos, qu’il n’en avait qu’un pour toute la vie, et que sans y prendre garde, ça risquait de dégénérer son histoire. Que son patron avait peut-être autre chose à lui faire faire qui serait moins difficile… ? Porter de barriques de 50 kilos… Ah bah oui évidemment…
Lui, il m’a parlé de sa copine, qui est vigneronne aussi, qui s’est cassé le poignet et qui a des broches, depuis plusieurs semaines. Et que comme elle est saisonnière, ben là, elle ne touche rien, même pas le chômage, parce qu’elle n’a pas assez cotisé. Alors lui, avec ses 1000 euros par mois pour tous les deux, si il s’arrête, en demi salaire, ça va pas être possible, avec le loyer, la bouffe, tout ça… Et que de toute façon, il ne sait rien faire d’autre, dans la vie, à part la vigne…
Il m’a raconté ça, comme si c’était normal. Parce que pour lui, ça l’est, normal. Et moi, pendant qu’il m’expliquait la vie, la misère sociale, je me disais OhMonDieu mais QU’EST-CE QUE je peux faire pour lui ? Mais COMMENT je peux l’aider ?
Et franchement, eh bien je ne sais pas.
(Je veux dire, à part lui donner de l’argent pour qu’il puisse s’arrêter, mais ça c’est pas possible, j’ai pas le droit, hein). Je ne VOIS pas comment je peux l’aider. Parce que de toute façon, le rendez-vous chez le rhumato, ça ne sera pas pour cette semaine. Et que l’infiltration, ben de un, ça marche pas à tous les coups, et que si ça fonctionne, c’est pas tout de suite non plus.
Alors j’ai bidouillé un peu les médicaments, j’ai essayé de changer un peu les molécules, en espérant que ce le soulagera suffisamment pour qu’il puisse retourner travailler.
Et je lui ai demandé, du bout des lèvres, six euros quatre-vingt-dix s’il vous plaît, Monsieur Rambo.
 .
 .
 .
* c’est à dire les disques inter-vertébraux (les « amortisseurs », quoi !) qui reculent un petit peu en arrière vers les nerfs qui partent de la moelle épinière vers les jambes, et le disque le plus bas, qui lui ressort carrément, pour aller écraser un des nerfs de la jambe, provoquant les douleurs à type de décharge électrique et de crampes
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12 commentaires pour Germinal.

  1. ERLINA dit :

    Tu peux toujours faire une déclaration en MP ( s’il est salarié en CDD ou en CDI) la prochaine que tu le vois, qu’il ait besoin de s’arrêter ou pas, une lombosciatique avec hernie discale sur le scann, ça passe et si besoin de s’arrêter il y a nettement moins de perte de salaire qu’en maladie simple, et le repos il semble quand même en avoir besoin…Tu as une expérience des tractions dans ce genre de pathologie ? ça donne des résultats ?
    merci de nous faire partager ton quotidien et bonne continuation !

    • docteurgece dit :

      Je me suis effectivement posé la question d’une MP mais il me semble que lors de mon stage à la Sécu, ils nous avaient dit que les déclarations de MP chez lez patients jeunes qui pourraient éventuellement envisager un reclassement pouvaient être préjudiciables… mais j’avoue que je ne sais plus exactement pourquoi… Il faudrait que je téléphone à la MSA pour parler au médecin conseil et lui demander son avis…
      Merci de ton commentaire !

      • Docteurmilie dit :

        Effectivement,cela peut être préjudiciable, car une fois le mal de dos « stable » ils consolident,te donnent une petite rente de rien du tout et après tu n as plus le droit d arrêter le patient pour le motif du dos et de plus le cas échéant il n à pas le droit à l invalidité.de plus l arrêt de travail n est payé qu à 60% ( puis 80% au bout de 30 ou 90 je ne sais plus combien de jours) .Enfin tout ça,c est le régime général,peut être pas du tout pareil pour la MSA que je ne connais pas du tout (jamais vu dans le 93!) du coup ce commentaire, plus ou moins confus vu qu il est 5h du mat ,t és totalement inutile! De rien !

      • docteurgece dit :

        Non non c’est pas du tout des élucubrations obscures (que faisais-tu à 5h du mat ? Tu changeais la couche d’Endive ??). Il me semble aussi que c’est ça que nous avait expliqué la dame de la sécu…
        Bon je vais creuse l’affaire et je vous tiendrai au courant au niveau administratif des tenants et des aboutissants !

      • Docteurmilie dit :

        N•2: je récidive
        Par contre,au niveau du reclassement,c plutôt mieux je pense car le statut de MP permet un reclassement plus facile.C est d ailleurs la son avantage principal je trouve (plus les IJ légèrement supérieures).
        Enfin bon moi j’me comprends 🙂
        (et désolée pour les fautes)

  2. Cossino dit :

    Et oui, que c’est difficile de se retrouver ainsi impuissant à aider .
    On touche du doigt l’escroquerie de la « toute puissance » que l’on nous enseigne à la faculté.
    Tu le sais , ce n’est pas pour cela que je laisse un commentaire mais pour te dire qu’à la lecture de ce cas il m’est paru évident que ton Mr Rambo , il va va dans le mur : 30 ans et un dos dans cet état , il ne tiendra pas 30 ans de plus .
    Tu écris qu’il ne sait faire que le métier qu’il fait . C’est le cas de « tout le monde » .
    Mais lui il a 30 ans et donc changer est possible . ( c’est possible à tout âge !!!) donc ce qui me parait capital c’est qu’il envisage dès à présent de changer car pour changer il faut déjà pouvoir l’envisager .
    Je crois que c’est la seule chose que tu puisses faire pour l’aider : lui faire comprendre et admettre un changement de boulot et cela n’est pas gagné !!!!!

    Bien amicalement

  3. Gélule dit :

    Ca vaut ce que ça vaut, mais ce que j’essaie de dire à ces patients pour qui l’arrêt est inimaginable, c’est « mieux vaut une semaine maintenant que 3 mois plus tard… ». Sinon je te rejoins sur le travail de la vigne. Le nombre de tendinites du poignet pdt la taille (pour le dos c’est pas terrible non plus)… D’une manière générale les agriculteurs bossent énormément avec un boulot d’une grande pénibilité et sans possibilité d’arrêt (ou faut vraiment qu’ils ne puissent plus se lever).

    • docteurgece dit :

      Oui c’est aussi ce que je lui ai dit. Qu’il valait mieux un petit arrêt maintenant qu’un long plus tard… Mais visiblement c’est la galère quand même…
      J’attends de voir comment cette histoire va de terminer mais je pense que je vais appeler la MSA pour discuter avec le médecin conseil… 😦

  4. doc4work dit :

    Chère consoeur, en tant que médecin du travail ce type de situation est mon quotidien. J’ai l’habitude de travailler avec les médecins traitants de mes patients ainsi qu’avec des organismes facilitant le reclassement, des assistantes sociales et toussa toussa comme dirait quelqu’un ! On appelle ça la pluridisciplinarité, ça en jette non ?
    Bref n’hésite pas à faire part de ton désarroi au médecin de la MSA vous pourrez discuter ensemble de l’opportunité de déclarer ou pas la MP et ou de faire une demande de reconnaissance en qualité de travailleur handicapé ce qui ouvrirait des portes à ton patient pour bénéficier de formations en vue d’une réorientation. Il y a parfois, pas souvent certes mais bon, de belles histoire de reclassement au sein d’une entreprise.
    Bon courage !

    • docteurgece dit :

      Avec un tel pseudo, je m’étais douté que tu pouvais bien être médecin du travail… 😉
      Je n’ai pas encore revu M. Rambo et je n’en ai pas parlé avec le Docteur Remplacé (qu’il soit quand-même un peu au courant de ce qui se passe !) mais la prochaine fois que je verrai ce patient, je lui demanderai son accord/avis et me mettrai en contact avec le médecin conseil.
      Et ne manquerai pas de vous tenir informés !
      Merci pour ta lecture et tes conseils.

  5. Maaskin dit :

    Bon tu dois plus trop le prendre en charge ton M. Rambo, et à Paris des vignerons…
    Mais c’est ça de lire ton blog à l’envers aussi.
    Il y a plusieurs méthodes kiné pour le dos, et pour les patients discaux (Stayin’ alive !) une qui marche pas mal et qui surtout permet au patient de s’auto-prendre en charge (et ça ça n’a pas de prix) c’est la méthode McKenzie. Bon, faut pas dire à un kiné ce qu’il doit faire sinon il t’aimera pas, mais te renseigner sur les pratiques de tel ou tel kiné (ça dépend beaucoup de quelle école ils sortent…) et adresser tes patients en conséquence en cas d’échec d’un traitement…
    (J’ai l’impression d’être encore une étudiante qui fait des grimaces à un vieux singe là. Mais si ça peut aider…)

    • docteurgece dit :

      Ah je ne connais pas du tout cette méthode.
      Je vais creuser mais clairement si il y a des techniques d’auto-prise en charge, c’est un plus : plein de patients font mal leur kiné par manque de temps… de l’un ou de l’autre !

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