Our time’s running out.

J’avais dans l’idée d’écrire un billet, mi-Bisounours mi-PaysDesRêves sur mon nouveau poste en gynécologie. Et puis ce matin, un DocTwittos a attiré mon attention sur un article paru hier dans La Dépêche.
Il s’agit d’un cas somme-toute assez banal : une maman téléphone au cabinet parce que son (ici, ses) enfant(s) se réveille(nt) avec de la fièvre. La mère était, à juste titre, inquiète car « sa fille, habituellement vive, était toute raplapla ». (J’ai déjà dit ici à quel point le jugement d’une mère sur l’état habituel de son enfant a des la valeur à mes yeux). Nous sommes vendredi matin, le planning des rendez-vous est déjà plein et la secrétaire lui dit de prendre rendez-vous le lendemain avec le remplaçant. La mère s’offusque, donne du Doliprane et conclue finalement « la fièvre est tombée, je pense qu’ils faisaient une poussée dentaire ».
Fin de l’histoire. Les enfants sont sauvés. La mère, elle, est chamboulée. Là dessus, un journaliste arrive (ou bien a été contacté ?) et en fait un article. Le médecin, quant à lui, a probablement même oublié le coup de téléphone, jusqu’à ce que cette histoire se rappelle à son bon souvenir par média interposé.
Reprenons point par point.
Nous avons donc une mère, inquiète, qui en se réveillant découvre que son enfant a de la température à 39,2. (Déjà, je me dois de la féliciter puisqu’elle a eu la présence d’esprit de PRENDRE la température, et pas seulement de poser sa joue sur le front du bambin). Telle la mère de Piloui, elle téléphone immédiatement à son docteur pour prendre rendez-vous. Le carnet de rendez-vous est évidemment plein d’ « urgences » du vendredi (« On part en week-end, on a préféré venir vous voir avant que ça ne tombe sur les bronches », « Demain c’est le week-end, je voudrais quelque chose de costaud pour pouvoir être en forme et en profiter »* et autres…)
* Je fais une petite parenthèse pour toi, oui toi, qui veut « quelque chose de costaud, hein » : sache que je n’ai pas les patients que j’aime bien à qui je prescris le médicament qui marche, et ceux dont la gueule ne me revient pas et à qui je prescris le médicament-qu’il-a-mauvais-goût-et-qu’en-plus-il-fait-pas-guérir. Eventuellement si tu as (au choix) le cancer/la bronchite chronique cognée/la vieillerie diffuse, je te ferai peut-être faire un bilan ou une radio qui me rassurera, moi, mais qui ne changera rien à l’évolution fatidique de ta bronchite virale : tu vas tousser, moucher, cracher et… guérir.
Bref, revenons à nos marmots.
Nous avons donc, nous l’avons vu, une maman inquiète au bout du fil. A l’autre bout (et vous ne vous en rendez peut-être pas compte), vous avez un médecin, en consultation, donc (puisque le planning est bourré, je vous le rappelle), avec selon les cas, un enfant qui s’impatiente dans les bras de sa mère, une vieille dame avec un pansement suintant allongée sur la table d’examen, un monsieur torse nu assis, une jeune fille qui hésite encore à dire à son médecin qu’elle voudrait prendre la pilule et qu’elle a peur d’être enceinte parce que le préservatif a craqué, un père qui pleure, même si les hommes ça pleure pas, c’est fort, mais quand-même, là, entre sa femme qui est partie, son entreprise qui bat de l’aile et son gamin qui est à deux doigts de se faire renvoyer de l’école, ça fait beaucoup Docteur vous comprenez.
Bref, vous l’aurez compris, le médecin ne se tourne pas les pouces en surfant sur le web à la recherche de sa prochaine destination de vacances (non payées par les laboratoires pharmaceutiques, of course ! ;-))
Là, le téléphone sonne dans le bureau, et la secrétaire lui dit : c’est Madame Inquiète, elle appelle car ses enfants ont de la fièvre, je vous la passe ?
Alors évidemment, moi, je suis parfaite (ET remplaçante, ET moins débordée que le Docteur Remplacé), alors je prends l’appel, je demande à la maman de m’expliquer la raison de son appel, JE LA LAISSE ME RACONTER (même les détails que je m’en fous mais de toute façon elle est lancée je ne l’arrêterai plus), je lui pose des questions sur l’état de son enfant, et si je suis rassurée (et là, dans la mesure où les mômes n’ont même pas encore eu de Paracétamol et qu’on est le matin et que donc j’ai la journée entièèèèère pour voir venir), je lui explique calmement la marche à suivre, de découvrir ses enfants, de leur donner suffisamment à boire, de donner une dose de Paracétamol puis de recontrôler la température et leur état général, puis de me rappeler plus tard dans la matinée pour faire le point.
A ce stade, généralement, le môme huuuurle dans les bras de sa mère, l’ulcère de Madame Mamie fait une grosse flaque séreuse dans le cabinet, le monsieur torse nu est toujours torse nu, la jeune fille ne me dira pas qu’en plus de la grossesse elle a peur des IST, et le père qui pleurait a renfilé sa carapace. Comme quoi, je dois pas être si parfaite que ça.
Voilà, le soucis c’est qu’en raccrochant, je me dis que cette mère, c’est son 5ème enfant, et que donc des fièvres, elle en a vues un paquet, et que donc NORMALEMENT, je n’aurais même pas eu besoin de lui expliquer tout ça, qu’elle devrait le savoir.
Oui, mais.
Oui, mais les médecins sont débordés, et parfois, prendre 5 minutes au téléphone (et donc prendre 5 minutes de retard dans le planning, multiplié par le nombre de coups de téléphone, plus la « remise en route » de la consultation en cours), c’est juste pas possible. Surtout quand les gens ont pris rendez-vous pour un mais qu’ils viennent à deux. Ou qu’ils viennent avec quinze problèmes à gérer dans une seule consultation. Ou qu’ils ont un seul problème mais qui n’est juste pas gérable en vingt minutes.
Parce que des conseils téléphoniques comme celui-là, j’ai eu du mal à en faire, au début, parce que j’avais peur de passer à côté de quelque chose. Donc je faisais venir au cabinet « pour être sûre ». Maintenant ça va mieux, mais en gros ça me prend 5 vraies minutes (essayez de compter jusqu’à trois-cent pendant que votre médecin parle au téléphone, vous verrez, c’est long…) pour évaluer un gamin par téléphone. Et encore, je demande qu’on me rappelle, qu’on me tienne au courant de l’évolution. Alors je me dis que pour le Dr Remplacé de cet article, ben c’est pas tous les jours facile. Et que finalement il préfère dire à la maman de venir avec son gamin, « après les consultations », je vous prendrai en urgence. Et du coup, la maman, elle se dit qu’elle a bien fait, d’appeler, puisque c’est « une urgence ». Et que lorsqu’il voit le petit, à 20h30 le soir, qu’on est vendredi, que depuis 8h ce matin ça commence à faire long quand-même (que parfois y’en a un autre derrière à voir encore), c’est plus facile de dire « c’est les dents » que d’expliquer que c’est une fièvre isolée, probablement virale, chez un petit, certes, mais pas un microscule non plus (dans ma hiérarchie, le microscule a moins d’un mois, et le minuscule a moins de 3 mois. Ceux-là, je les vois quoi qu’il arrive si fièvre), que c’est fréquent chez l’enfant et qu’ici, vu qu’il est en forme, qu’il mange bien, que la fièvre descend avec le Paracétamol, il faut se laisser un peu de temps. Que si dans 3 jours, elle est toujours présente, alors il faudra reconsulter. Enoncer les signes qui doivent faire reconsulter pendant le week-end, dire tout ça, en général deux fois à voix haute en reformulant, puis tout réécrire à la main dans le carnet de santé (et se promettre, comme à chaque fièvre, d’imprimer les Fiches infos Patients Prescrire pour la prochaine fois).
Tout ça, ça prend du temps. Ça prend du temps la première fois. Ça prend du temps la deuxième fois. La troisième. Parfois même jusqu’à la dixième. Et puis pour la onzième, la maman téléphone, et là, ça prend un peu moins de temps (trois-cent secondes, on l’a vu plus haut). Et puis à la quinzième, elle téléphone le lundi matin, en disant que ça fait 3 jours qu’il a de la fièvre, que ça persiste. Qu’elle a donné de l’eau fraîche, du Paracétamol, mais que ça continue toujours, et qu’elle voudrait un rendez-vous. Et elle aura raison. Mais surtout, SURTOUT, la plupart du temps, elle ne rappellera pas. Parce que la fièvre sera passée. Toute seule.
Oui mais voilà, le problème c’est le temps. Pour gagner du temps aujourd’hui, il a fallu en prendre, il y a un, deux, trois, cinq ans.
Je ne sais pas comment les médecins ruraux (et urbains) débordés feront pour casser ce cercle du manque de temps.
De mon côté c’est facile, puisque j’ai la chance d’avoir un peu moins de demande que le Dr Remplacé (quoi que…) et que j’ai décrété que les consultations seraient toutes les 20 minutes, point barre. Et mon planning est plein. (L’envers du décors, c’est que le lendemain, ça se bouscule au portillon pour voir le Dr Remplacé). Et je rajoute quelques urgences le soir malgré tout, parce que parfois c’est pour un microscule, parfois le parent enjolive un peu, ou parfois on me brosse dans le sens du poil (« Oh mais le médecin de garde on n’a pas trop confiance, vous savez, la dernière fois il lui a donné des antibiotiques pour rien, alors que vous on sait que si y’a pas besoin, vous n’en donnez pas » : toi, ma cocotte, tu as trouvé la corde très sensible, non seulement tu ne quémandes pas l’antibiotique, mais en plus tu me dis que je suis une déesse… !).
Mais je ne sais pas ce que ça sera dans 5 ans. Quand le BonDocteur du village d’à côté partira à la retraite (ou aura dévissé) et que son flot de patients se déversera sur les deux médecins de JoliVillage.
Je ne sais pas ce que ça sera quand j’en aurai assez de faire 50 minutes de route pour rentrer le soir chez moi. Que j’aurai des MiniGécé à m’occuper et que je travaillerai plus de deux jours et demi par semaine. Que LeChéri me reprochera de rentrer trop tard, et que nous ne puissions plus sortir avec nos amis puisque (je le cite) « on sait quand tu t’en vas, mais on sait jamais quand tu vas revenir ».
Alors peut-être, ce qui serait bien, ça serait qu’on soit un peu aidé, au moins. Déjà, soutenus moralement par les pouvoirs publiques en place, hein. Et qu’on arrête de tout nous mettre sur le dos. Et puis aussi, à l’instar de l’amie Armance, je me dis qu’une campagne de publicité, peut-être, ça nous aiderait. Juste comme ça. Du genre « La rhino, c’est ballot, mais c’est pas un bobo ! » ou encore « La fièvre, j’en discute avec mon médecin ».
(Ah oui, et celui là aussi : « La fièvre, CA SE PREND, BORDAYL ! », mais celui-là, je suis pas certaine que ça passe bien dans la salle d’attente… !)
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14 commentaires pour Our time’s running out.

  1. DocAlly dit :

    Je suis désolée, j’ai eu un gros gloussement en lisant « vieillerie diffuse ». Je pense que je vais le ressortir. Je me vois bien : « Ah Monsieur, ça, c’est une vieillerie diffuse. »
    Bref, je ne peux qu’opiner du chef face à toutes réflexions. 5 min + 5 min + 5 min…, ça peut faire beaucoup. On prend du retard peu à peu sur le planning. Après, les patients se demandent pourquoi le docteur qui prend sur rendez-vous a une heure de retard.

    • docteurgece dit :

      Oui 😉 C’est incroyable aussi comme ils peuvent râler quand tu es en retard, mais ce sont les premiers à te déranger pdt tes consultations, ou à arriver à la bourre aux RDV…
      M’enfin… C’est la vie m’a bonne dame…
      Merci de ta lecture et de ton commentaire

  2. Nikodoc dit :

    C’est dingue ce que je peux être daccord avec toi 😉
    D’un côté j’essaie d’éduquer à mort les patients sur les histoires de fièvre, les ATB, la toux grasse qui n’est pas synonyme de pneumonie fulgurante… Et j’en passe. Et je peste intérieurement en me disant que mes remplacés ne le font pas (ben oui ils ont tjs l’air de débarquer d’une autre planète médicale les patients).
    Et plus les années passent… Plus je me dis qu’ils doivent en avoir ras le bol eux… Ils ne s’arrêtent que quand je les remplace, ils en voient svt plus que moi (j’ai des remplacés qui tournent avec des cs de 10min et des plages d’urgence entre deux !)

    Je ne me jette pas de fleurs ni de cailloux à mes remplacés… Mais je sais que si un jour je m’installe (hors de question aujourd’hui), ça sera « écouter toujours, éduquer souvent, soigner parfois »

    • docteurgece dit :

      Ah ouais moi aussi j’aimerais que ce soit comme ça… Mais à éduquer souvent, je me suis retrouvée à partir à 21:15 (bon OK y’avait la plaie du doigt 😉
      Mais je me dis que ça ne pourra qu’être bénéfique pour plus tard.

  3. docadrenaline dit :

    Il est vachement bien ton billet.
    Bon après 36 heures de veille, je sais pas trop m’exprimer mieux pour te le dire.
    Il est vachement bien ton billet.

  4. toubib92 dit :

    Excellent. A lire et relire, et à diffuser. Bravo. Belle description, bien adaptée à la réalité… malheureusement la solution qui est « donner du temps » pour écouter/éduquer, ou « avoir le temps » d’écouter/ éduquer, ou « prendre le temps d’ « écouter/éduquer, …est de plus en plus utopique

    • docteurgece dit :

      Tout à fait…Je viens contre mes principes de faire une ordonnance de Kiné en plus « pour dépanner » parce que je savais que j’avais un petit derrière dans la salle d’attente et que je ne voulais pas prendre (perdre ?) mon temps à négocier… 😦
      C’est toujours un jeu d’équilibriste de l’horloge…
      Merci de ton commentaire et de ta lecture.

  5. tamimi2213 dit :

    J’ai pas souvent l’occasion de te lire à cause……..du temps, justement.
    Je suis parfois au bord de la crise de nerfs au bout du 7 ou 8 ème appel, mais je le prends.
    Toujours cette hantise que ce soit justement L’appel qu’il ne fallait pas rater, celui qui allait aboutir par un concours de circonstances lamentables, au décès d’un humain ou pire, d’un humain enfant.
    Ton billet est bien écrit . La meilleure preuve ? On s’y reconnaît pile poil.
    Bises

    • docteurgece dit :

      J’essaie aussi de ne pas louper d’appel, mais deux demis journées par semaine, je n’ai pas de secrétaire et là, ça devient compliqué… Du coup, je me suis fixé une règle pour ces jours là : je décroche si je suis au début où à la fin de la consultation, ou bien si je suis en train d’écrire (l’ordonnance, le carnet de santé). En revanche si je parle, écoute parler, ou examine, je laisse sonner. Sinon c’est juste pas possible…
      A JoliVillage les gens le savent, et souvent ils appellent alors un voisin du cabinet… qui passe carrément en personne !
      Ça n’est certes pas la meilleure façon de fonctionner, mais le malade en face de moi mérite aussi toute mon attention. (Bref, dans l’idéal, il me faudrait une secrétaire en permanence, ça serait le bonheur… !!!)

  6. armance dit :

    L’éducation thérapeutique ne s’adresse pas uniquement aux patients atteints de pathologie. Prendre le temps d’expliquer, de décrire le déroulement naturel des pathologies bénignes, de donner des critères d’intervention, ça permet d’établir un lien de confiance, responsabiliser les patients. C’est long, il faut commencer dès le début de l’installation parce qu’on a le temps, puis savoir prendre plus de temps avec les jeunes parents pour les mettre dans le bain.
    Nous avons été formés à « traiter » des pathologies, parfois simplement des symptômes, mais pas à enseigner, ce qui est une aberration.
    Ces principes sont beaux sur le papier (ou l’écran…), mais reste qu’ils ne sont pas applicables avec tous les patients. C’est là que des relais peuvent ou pourraient être intéressants: interventions de PMI, et, pourquoi pas, éducation sanitaire dès l’école…

    • docteurgece dit :

      C’est marrant que tu dises ça, j’en parlais avec un ami prof de bio qui était effaré de voir que ses élèves pensaient que le rhume se soignait avec des antibiotiques ! Du coup, il leur a fait tout un cours sur les virus et les bactéries 😉

  7. Ping : Gibbs, le sourire. | Docteur Gécé

  8. M.L. dit :

    En cas d’urgence, Les patients demandent toujours qu’on les prenne « entre deux » mais attendent une consultation d’une durée normale de 20 minutes. Si vous les bousculez, ils s’offusquent. Les arguments déployés pour convaincre de les recevoir en urgence les ont épuisés, et trop contents d’avoir eu gain de cause, ils se moquent que cela nous mette en retard pour voir ceux qui ont rendez-vous.
    De toutes manières, chaque patient a tendance a estimer que son médecin passe la journée à se tourner les pouces, et n’attend que lui.
    Quand à la prise de température, c’est devenu utopique. En gastro, on voit plus de gens ayant eu un scanner en urgence, que de gens capables de dire quelle était leur température en degré.

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