Vincente, Françoise, Paule et les autres.

On ne nait pas féministe. On le devient.
Je ne suis pas féministe. Enfin, je ne crois pas. En tout cas pas militante.
Ma mère a eu dix-huit ans en soixante-huit. Comme des milliers de femmes, elle a avorté. Elle a pris la pilule. Elle s’est mariée et elle a divorcé. Puis elle s’est remariée.
Moi je suis arrivée bien après. A cette époque, le SIDA avait remplacé depuis longtemps les fleurs et les jupes en chanvre.
Petite, mon père et ma mère s’engueulaient, beaucoup. Souvent. Mais, je dois l’admettre, dans la plus stricte parité des décibels et des noms d’oiseaux.
Plus tard, je rentre en fac de médecine. Première année. Fille ou garçon, tous les autres sont des adversaires potentiels dans la course à l’obtention du précieux sésame : le concours de P1.
J’ai vingt ans. Je suis externe. Je découvre la douleur, la maladie et la mort. Je découvre l’impudeur des visites professorales, la maltraitance ordinaire des patients. Hommes et femmes. Je découvre les épouses, les filles, les sœurs, mais également les frères, les fils, les maris.
J’ai vingt-trois ans. Me voilà interne. A l’hôpital, rien n’a changé. Sur le net, en revanche, je lis @LaPeste et son journal, Egalité Info, Causette, Martin Winckler et Borée. Je réalise que je ne connais rien à la gynécologie. Je réalise que les autres médecins autour de moi n’en savent, pour la plupart, pas beaucoup plus que moi. Et les patientes non plus.
J’ai vingt-six ans. Je suis médecin généraliste remplaçante. J’arrive en consultation de gynécologie auprès du Docteur Pudeur, avec mon livre de Winckler, les photos du blog de Borée, et je lui dis : « Je veux que vous m’appreniez à examiner les femmes sur le côté. Je veux apprendre à faire quelque chose pour que ELLES se sentent mieux, je veux faire quelque chose pour que ELLES n’hésitent plus à venir consulter. Je veux faire quelque chose pour ELLES. »
J’ai vingt-sept ans. Je suis toujours médecin généraliste remplaçante. Mais pour certaines d’entre-elles, je remplace aussi leur gynécologue. Parce qu’à JoliVillage le plus proche est à 40 km. Parce que la dernière fois ça s’est mal passé. Parce qu’avec le Docteur Remplacé elles n’osent pas. Parce que je suis la remplaçante et que j’ai un peu plus de temps, et que je le prends. Parce qu’avec elles le contact passe bien (et que celles qui ne m’apprécient pas vont voir ailleurs, et c’est bien mieux comme ça).
Au milieu des rhinos et des gastros, des diabétiques et des hypertendus, j’aime ces consultations longues. J’aime expliquer que non, la plupart du temps, l’examen gynécologique n’est pas indispensable. J’aime donner aux femmes le choix de leur contraception, leur expliquer ce qui existe et leur dire « Bon, et vous, laquelle vous plairait le plus ? »
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Avec Pilar, 21 ans, qui ne voulait pas avoir de rapports sexuels avant son mariage. Vraiment pas du tout. Sauf que là, avec son copain, il y a quinze jours, elle en a eu envie. Vraiment envie. Alors elle l’a fait. Et c’était bien.
Avec Yamina, 28 ans, qui va se marier le mois prochain et qui voudrait une contraception. Ce jour-là, ça sera sa première fois. Et elle a un peu peur.
Avec Eloïse, 16 ans, qui vient pour son renouvellement de pilule. Elle la prend depuis 2 ans, depuis qu’elle a des rapports sexuels avec son copain en fait. On parle plaisir, baisse de la libido, préliminaires. Elle est super à l’aise. Elle a l’air tentée par le D.I.U au cuivre.
Avec Chloé, 20 ans, qui s’assoit du bout des fesses sur la chaise à cause de la douleur. Première poussée d’herpès génital. Je l’examine, rédige son ordonnance. Elle me dit qu’elle est inquiète pour sa copine.
Avec Julie, 23 ans, qui a une mycose.
Avec Valentine, 22 ans, qui a arrêté sa pilule parce qu’un médecin lui a dit que c’était grave qu’elle n’ait pas ses règles avec les comprimés. Et qui ne lui a rien proposé d’autre. Et qui vient me voir avec son copain pour faire une IVG…
Avec Nadia, 25 ans, qui prenait une pilule de 3ème génération sans raison particulière et qui en préfèrerait une de 2ème génération. On discute des risques inhérents à chaque contraception. Elle me demande, si simplement, « Mais, pourquoi les médecins les ont prescrites, alors, les pilules de 3ème génération… ? »
Avec Florence, 45 ans, qui voudrait retirer son Mirena parce qu’elle en a tous les effets indésirables. Qu’elle a attendu parce qu’on lui a dit que ça irait en s’améliorant mais que là, quand-même, un an, ça commence à bien faire. Et qui vient parce que sa gynécologue ne veut pas lui retirer pour en changer.
Avec Lucie, 18 ans, amenée par sa cousine pour « que je l’examine » et qui se tortille sur sa chaise. Qui se détend quand je lui dis que je ne vais pas l’examiner car elle n’en a pas besoin.
Avec Fatou, 18 ans, qui tourne autour du pot en me disant qu’elle n’est pas sûre d’être vierge. Qui tourne et retourne et moi, bêtement, dans ma tête qui me dis « ah… elle a fait des préliminaires et elle ne sait pas trop où elle en est… » juste au moment où elle me lâche « … parce que je sais pas si ça compte comme un rapport sexuel le fait que j’ai été violée à l’âge de 7 ans. »
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Parce que le viol ne doit pas être banalisé.
Parce que la maltraitance ordinaire ne devrait jamais se justifier.
Parce que je ne suis pas militante féministe, mais, j’essaie, un peu humaniste.
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Ce billet fait écho à la tribune publiée sur aContrario et qui dénonce les propos sur le viol d’Aldo Naouri dans le magazine Elle.
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28 commentaires pour Vincente, Françoise, Paule et les autres.

  1. docmamz dit :

    J’aime bien aussi ces consultations. Comme toi, à BledPaumé, à 40km du 1er gynéco. Ou parce que je suis la remplaçante, et qu’elles préfèrent une femme.
    Et j’aime le sourire quand j’annonce que non je ne ferais pas de frottis ou d’examen parce que ce n’est pas nécessaire.
    Quand aujourd’hui encore, en collaboration avec la sage-femme, nous organisons la pose d’un DIU au cuivre chez cette jeune nullipare de 20 ans qui ne veut plus de pilule. Parce que moi j’en n’ai jamais posé, et elle jamais chez les nullipares. Mais que nous sommes toutes contentes de nous lancer 🙂

  2. Aluthiel dit :

    limite je vous ferait une déclaration d’amour les filles !
    quel plaisir de voir l’humanité dans ce message.. Quel plaisir de voir qu’on a le choix, et qu’une consultation si intime n’est pas banalisée..
    J’ai 32 ans, de multiples consultations gynéco derrière moi + spécialiste en tout genre, qui n’ont pas compris que non, on ne prenait pas notre pied à se faire observer, trifouiller l’entre-jambe (pardon pour l’expression) et que ca n’est pas vide de sens !
    Juste merci..

  3. SylvainASK dit :

    Très bel écrit
    je suis un homme, médecin, et probablement parfois macho, et pourtant, j’adhère totalement à ce que tu as écrit
    Merci beaucoup

  4. SomethingMore dit :

    Quel bonheur que de lire tout cela. Grâce à des lectures et des médecins comme vous je sais maintenant qu’il possible de dire ‘non’ à des pratiques peu respectueuses (j’entends encore un radiologue lors d’une hystérosalpingographie -et du 2ème essai infructueux- me dire ‘vous n’allez pas vous lever tout de même vous allez tout saloper le sol …’).
    Merci pour votre humanisme.
    Juste … On vous trouve où ? (Pas trouvé JoliVillage sur GoogleMaps) : ) …

  5. Céline dit :

    Une belle grosse claque ce billet, merci!

  6. Elisa dit :

    Etre feministe, c’est juste vouloir les mêmes droits pour les femmes et les hommes, le même respect, la même dignité, les mêmes salaires,…et se « battre » pour cela par la loi, les écrits, les gestes, la parole. Beaucoup de femmes n’osent pas dire quelles sont féministes parceque le discours des hommes face aux féministes est réducteur c’est un euphémisme.
    Etre féministe est une belle cause, vous êtes féministe.

    • docteurgece dit :

      Oui, je crois que je le suis, en fait 😉
      Pour reprendre ce que je développais hier sur twitter, c’est juste que c’est une notion qui m’est un peu étrangère. Je n’ai pas l’impression de me battre, comme peuvent le faire certaines que j’admire. J’ai juste l’impression que c’est NORMAL de faire ainsi avec les patientes. Je n’ai pas le sentiment d’avoir enfourché un cheval de bataille… mais peut-être que si, un peu, à ma façon… 😉

  7. S.G. dit :

    Merci Gécé ! Sophie, sage-femme

  8. NOTill dit :

    Très beau billet.
    Je suis interne, en MG (faut-il le préciser) en dernier semestre, bientôt remplaçant (sans « e » à la fin), et j’aimerais bien trouver un Dr Pudeur pour m’apprendre à moi aussi, pour que les chouettes DrRemplaçantes n’aient pas le monopole de la gynécologie… Comment as tu fait ? Rencontré(e) en DU ? Confrère ami(e) ?

    • docteurgece dit :

      Réponse par mail… 😉
      Et je suis heureuse de voir que les généralistes se réapproprient la gynécologie ! Attention, certaines patientes préfèrent toutefois, si doux et attentif que soit leur médecin traitant, que ce soit une personne différente qui s’occupe du suivi gynécologique.

  9. mounblue dit :

    Bonjour Dr Gece, ce billet est très fort en émotion, merci de nous faire partager tes réflexions. Quelquefois c’est vrai j’aimerais secouer ces patientes pour leur dire de se battre contre les absurdités de notre société, de cesser d’accepter l’inacceptable!
    Comme NoTill, j’aimerais avoir des infos pour mieux prendre en charge les cs gyneco en tant que generaliste alors merci d’avance 😉

  10. Ping : Vincente, Françoise, Paule et les autres...

  11. Lulupette dit :

    Pfff et moi je ne sais pas ou en trouver des médecins comme ça…
    Dans ma ville : UNE SF fait de la contraception (à l’autre bout de la ville), et j’ai la flemme de démarcher les gyneco pour connaître secteur etc…

    Re-Pfff

    Merci pour la lecture !

    • docteurgece dit :

      Cela n’est pas forcément un gage de qualité, mais peut-être en cherchant parmi les Lecteurs Émérites Prescrire trouverez-vous un généraliste qui aura au moins le mérite de la remise en cause et du questionnement… ?
      Merci pour votre lecture et bonne continuation,
      Dr Gécé

  12. la mere poule dit :

    Bonjour,
    Je suis bénévole au planning familial, lors de nos réunions, il y a les féministe de la premiere génération, et puis nous, la génération suivante, et nous nous plaisons à dire que nous ne sommes pas féministes mais humanistes.
    Tu as raison de prendre le temps avec ces femmes, c’est beaucoup de cela dont les professionnels manquent …

  13. medgedelouest dit :

    Très joli billet pour une très jolie personne avais-je commenté sur Twitter.
    Je réitère ma déclaration ici, je souhaite à beaucoup de patientes (et patients!) de croiser ton chemin.

    • docteurgece dit :

      T’inquiète je m’occuperai personnellement de ton PSA et TR. Toujours avec dignité 😀

      (Sinon en vrai merci beaucoup, hein. Je suis flattée alors je fais l’andouille, mais en vrai merci… <3)

  14. Tu fais de jolies foufounes.

  15. Ping : Bon Karma. | Docteur Gécé

  16. Beatrix dit :

    Bah si avec tout ça t’es pas féministe, moi je dois être un homme alors!

  17. Sara dit :

    vous me donnez tellement envie d’être médecin!!! Merci merci merci!!!

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