Comme d’habitude – 2.

« Quatorze heures. Ils entrent tous les trois dans le cabinet.
J’aime quand les après-midi commencent comme ça. Parce que les consultations de nourrissons sont plus longues que les autres. Alors je sais que quand ils s’en iront, il sera presque quinze heures, et que l’après-midi sera déjà un petit peu plus avancée. Et aussi parce que les nourrissons sont rarement malades, alors ça me change un peu des diabétiques, des lombalgiques, des hypertendus et des anxieux.
Alors les voilà tous les trois. Bastien, Camille et Margot. Ils sont assis tous les deux et elle dort dans sa poussette. J’en profite pour leur demander comment ils vont, eux. Les nuits, la reprise du travail, la rencontre avec Margot. Ca n’est pas facile tous les jours (enfin, surtout toutes les nuits !), parce que le manque de sommeil commence un peu à se faire sentir. Mais la fatigue, ils s’en fichent. Ils la regardent comme dans les dessins animés, avec des étoiles qui brillent dans les yeux. C’est normal, c’est leur première. Et puis comme de plus en plus souvent, ils ne sont plus tout tout jeunes, et ils ont eu du mal à l’avoir. Alors les nuits, vous pensez bien !
Camille la prend dans ses bras. Tant qu’elle dort encore j’en profite pour écouter son cœur et sa respiration. Pour regarder ses oreilles.
Allongée sur la petite table d’examen, c’est Bastien qui la déshabille. Elle se tortille et se réveille. Il la déshabille comme il le ferait à la maison. En lui faisant des chatouilles un peu niais, en lui parlant et en lui faisant des petits bisous sur les pieds. (C’est en général le moment où je me retiens de faire moi aussi des gouzi gouzi, parce que sinon on ne s’en sort plus et la consultation dure une heure ! Mais quand-même, parfois, j’ai bien envie aussi !).
Mètre de couturière, toise, petite lumière, mains réchauffées : son examen est parfait.
Nue sur le pèse-bébé, elle fera pipi comme tant d’autres avant elle. Ou peut-être pas. Surprise.
Camille la rhabille pendant que je retourne au bureau faire mes petites croix sur le carnet de santé. Bastien me dit qu’elle prend six biberons de 90 ml, mais que parfois elle ne finit pas, et parfois elle en redemande un 7ème. Et qu’est-ce que j’en pense, est-ce que c’est bien comme ça ? (C’est le moment où vous apprenez que le Docteur Gécé ne SAIT PAS combien de biberons par jour et de quel volume un bébé doit prendre. Jamais. Parce qu’en fait on s’en fout. Les quantités, elles sont notées sur la boite en métal, mais pas dans ma tête. J’ai appris tout ça pour l’Examen Classant National, pourtant. Et même après, j’ai re-appris cent fois parce que je me sentais trop nulle de pas savoir. Et re-oublié cent fois,. Il y a même une FORMULE MATHEMATIQUE – si, si, je vous JURE ! – pour savoir combien le bébé doit prendre. Tu parles comme on s’en tape de la formule mathématique quand il est nourri au sein, le bébé… Bref… C’est un peu la honte au départ, et puis en fait, quand on explique aux parents que les quantités, on s’en fiche un peu. Que si il a moins faim à un repas il mangera mieux au suivant, et que si il demande encore comme un fou à la fin de son biberon ben y’a qu’à faire un rajout, et qu’en fait ce qui compte ce sont les petites croix dans le carnet et surtout, SURTOUT, le fait que, franchement, votre enfant, quand on le regarde, comme ça, il est harmonieux, non ? ben du coup ça passe mieux.)
Enfin bref, là du coup tout va bien, pour Margot. D’ailleurs elle est à nouveau dans sa poussette et s’est rendormie.
On discute des vaccins, pour la prochaine fois. Ils ne savent pas trop quoi penser du patch anesthésiant. Je leur explique les bienfaits du sucre sur la douleur. On décide de faire comme ça. Je leur represcris la vitamine D, aussi. Et des suppositoires de Paracétamol parce qu’ils seraient plus rassurés, même si je leur dis qu’avant trois mois, si elle a de la fièvre, je préfèrerais quand-même la voir le jour même.
Ils n’ont pas d’autres questions. On prend rendez-vous pour le mois prochain. Ils s’en vont tous les trois. J’en profite pour lui faire un petit bisou, parce que les bébés ça sent bon et que j’adore ça. Ils s’en vont tous les trois : Margot. Et Bastien, son papa. Et Camille, son papa.
Il est trois heures moins vingt-cinq. J’ai même le temps de me faire couler un petit café. »
 .
 .
Camille, Bastien et Margot n’existent pas. En tout cas pas à JoliVillage. En tout cas pas aujourd’hui.
Ils existent probablement ailleurs. Ils s’appellent Sandra, Inès et Titouan. Ou Alban, Aziz et Mathieu.
Ils ont fait une FIV ou une GPA*. Ils ont peut-être été aidés ou conseillés par des médecins qui risquent, aujourd’hui, une amende et/ou une peine de prison**.
Si la consultation d’aujourd’hui s’était déroulée avec Franck et Adeline, elle pourrait être celle que je vais avoir cet après-midi, ou que j’ai eue la semaine dernière. Elle pourrait être la votre, ou celle de votre sœur, ou de votre voisin.
En fait, elle pourrait être juste une consultation comme d’habitude.
Bientôt, j’espère, elle SERA juste une consultation comme d’habitude.
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 .
 .
 * FIV = Fécondation In Vitro. GPA = Gestation Pour Autrui.
** Les médecins aidant ou conseillant les couples homoparentaux dans leurs démarches de GPA ou de FIV à l’étranger encourent jusqu’à 75000 euros d’amende et des peines de prison pouvant aller jusqu’à 5 ans.
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16 commentaires pour Comme d’habitude – 2.

  1. LaurenceB dit :

    Cross the border! La Belgique c’est pas loin et c’est légal.
    Autant je suis 100% marriage pour tous, 100% adoption pour tous, je n’ai aucun problème avec la FIV, autant je dois avouer que la GPA, j’éprouve des difficultés à la placer dans un cadre éthique avec lequel je puisse être sereine. Être enceinte, ce n’est pas exactement anodin dans la vie d’une femme.

  2. Zab dit :

    Droit à l’enfant pour tous ?

  3. Yem dit :

    Joliment écrit, émouvant et militant: les ingrédients d’un billet réussi!
    Merci

  4. Babeth dit :

    Un jour, tu auras des papas et des mamans, et puis des mamans, et puis des papas, et puis des bébés qui sourient, d’autres qui font pipi… Et puis finalement, ce que leurs parents auront entre les jambes, on s’en fichera complètement, parce que c’est les petites croix sur le carnet de santé qui comptent, pas les petites croix dans les chromosomes des parents 🙂

  5. Christine dit :

    J’adore…Merci Dr Gécé pour ce bel article !!!

  6. farfadoc dit :

    Je conçois que certains puissent s’interroger sur la GPA, ou sur le remboursement par la sécu de la PMA. Je ne partage pas forcément leur avis, mais je comprends qu’ils puissent n’être pas à l’aise avec tout ça. Mais en ce qui concerne le fait qu’un couple de personnes du même sexe élève ensemble un ou des enfants, j’ai vraiment du mal à comprendre ce qui coince.
    Ton billet, il est parfait pour ça : c’est une famille normale, avec un bébé qui a des parents qui ne dorment pas, qui gagatent, qui se posent des questions sur leur fille, sur sa santé, son bonheur, son avenir. C’est ça qui compte.
    Vivement que ça devienne un non-évènement.

  7. docteurdu16 dit :

    J’ai toujours été contre la GPA.
    Pour la PMA je ne suis pas très pour mais ce n’est pas à moi de choisir.
    L’adoption est très souvent (je n’ai pas le pourcentage car les chiffres sont cachés) un nid d’emmerdes.
    Je suis contre la GPA car personne ne me fera avaler le fait qu’être enceinte pour quelqu’un d’autre… C’est de l’exploitation.
    Et qu’on me demande pas de médicaliser l’affaire. De toute façon la procréation est médicalisée.
    Bonne chance à tous.

  8. Aujourd’hui, j’ai reçu Anne et Caroline. Elles sont arrivées à deux (et demi !), leur petite fille naîtra dans 3 mois. Mais les petites étoiles sont déjà bien là.

  9. armance dit :

    J’ai parmi mes patients des couples normaux avec deux mamans et un, deux et même trois enfants. Nous ne sommes pas loin de l’Espagne, où l’insémination avec sperme de donneur pour les couples de femmes se pratique.
    Le droit au mariage a apporté une réelle sécurité légale à ces enfants: ils ont maintenant bien deux parents, qui assument leurs droits et devoirs quand le couple va bien, et aussi en cas de difficulté.
    Je suis plus circonspecte quant à la GPA. La démarche est plus complexe, avec un retentissement plus marqué pour la femme qui porte un enfant et ne l’élèvera pas, parfois contre espèce sonnante et trébuchante.
    Cependant, accorder aux couples de même sexe un droit à l’insémination, sans droit à la GPA est source d’une grande inégalité entre les sexes.

  10. Sophie dit :

    Je pense que si on a pas quelqu’un dans son entourage qui est dans la situation, on a du mal à sortir du schéma « ils n’ont qu’à adopter ». J’ai un super ami qui rêve d’être papa sauf qu’il aime un autre garçon. Et qu’aucun des deux ne peut porter un enfant. Bien sûr ils ont pensé à la coparentalité avec un couple de femmes, mais leurs yeux se tournent pour la GPA.
    C’est sûr que ça peut choquer de « louer un utérus », mais dans certains pays comme les Etats-Unis c’est une pratique très encadrée. Et souvent la mère porteuse n’est pas la mère biologique.
    Si mon conjoint n’avait pas été contre, j’aurais aimé les aider.

  11. Anna Musarde dit :

    Je trouve intéressant que dans le débat pro/anti GPA personne ou presque ne pose la question du point de vue de l’enfant. La femme qui « prête » ou « loue » son utérus a peut-être son mot à dire ; l’enfant qu’on sépare de sa mère à la naissance, lui, ne l’a pas.

  12. Ping : Comme d'habitude - 2. | Jeunes Médecins ...

  13. Nelen dit :

    Joli post, maman d’un tout petit bout de chou en situation compliquée – papa en aime une autre depuis mon 6ème mois de grossesse, je ne lui en veux pas, il reste mon meilleur ami, c’est la vie… on est donc trois autour de nos deux enfants (à lui et moi) – je trouve intéressant cette analyse de la banalité d’une autre situation dite « anormale »… et si tout ce qui comptait était le bonheur de l’enfant et des adultes qui l’entourent. Pourquoi les gens se permettent-ils de juger ce qui est normal et ce qui ne l’est pas, ce qui est bien et ce qui est mal? Merci docteur Gécé, tu m’as donné le sourire ce soir, et la force de croire que dans ma situation « anormale », il y a quand même un brin de normalitl et surtout beaucoup de bonheur en devenir !

    • docteurgece dit :

      Désolée du retard avec lequel je valide votre commentaire, le blog étant un peu en friche en ce moment. Merci pour votre témoignage sur ce qui, au final, compte vraiment : l’accompagnement d’un adulte en devenir par une famille, quelle que soit la composition de celle-ci.
      Bonne continuation à vous et au plaisir de vous lire.

  14. Maaskin dit :

    Pour la GPA, au début ça me gênait franchement. Après j’ai lu des témoignages, ça me gênait un peu moins. Et puis… La fille d’une amie a failli rester sur la table d’accouchement (cardiaque). Les médecins lui ont dit « ne recommencez pas, si vous ne voulez pas faire deux orphelins ! ». Elle elle veut de nouveau… Elle a de la chance, elle est américaine. Elle pourra.

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