Yes We Can !

Aujourd’hui, je suis médecin généraliste.
Les gens de JoliVillage viennent me voir quand ils sont malades et que leur Dr Remplacé n’est pas là. (Et même parfois ils viennent me voir, moi, parce qu’ils veulent me voir, moi. Et dans ces cas-là autant vous dire que je fais une danse de la joie virtuelle.)
Vous venez me voir quand vous avez mal à la gorge (ou à l’oreille, ou au dos). Quand vous pleurez tous les jours sans savoir pourquoi. Quand votre enfant a de la fièvre, ou bien quand il faut lui faire ses vaccins. Parfois aussi quand il faut renouveler votre traitement, et qu’on parle des différents médicaments que vous prenez, celui pour le diabète, ou celui pour le cœur, ou celui pour la thyroïde. D’ailleurs c’est souvent celui pour le diabète ET celui pour le cœur ET celui pour la thyroïde. Alors on en parle, on vérifie ensemble comment vous en sortez avec tout ça mis bout à bout. Et que même c’est long et ardu de faire ça : en une seule consultation faire tenir un mini-rendez-vous de cardiologie, un mini-rendez-vous de diabétologie, un mini-rendez-vous d’endocrinologie ET un rendez-vous de médecine générale.
Et parfois enfin vous venez pour des trucs soit graves, soit incompréhensibles à la Docteur House, soit que je ne peux pas faire moi-même, et dans ces cas-là je vous envoie voir un CherConfrère.
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Mais vous m’avez déjà vue ailleurs. Hier. Ou avant-hier.
A l’hôpital. Vous m’avez vue, à 21 ans, étudiante, en cours d’urologie, lorsqu’un grand chiiiirurgien nous faisait cours dans un amphi et nous apprenait qu’il faut im-pé-ra-ti-ve-ment faire un dépistage du cancer de la prostate à tous les hommes de 50 à 75 ans.
A l’hôpital. Vous m’avez vue, à 22 ans, externe en service de gastro-entérologie, lorsque vous aviez mal à la gorge et que mon chef a demandé un avis ORL. Parce que ni lui ni moi ne savions ce que vous aviez. Parce que c’était une rhinopharyngite.
A l’hôpital. Vous m’avez vue, à 22 ans toujours, ingurgiter mon livre d’ORL sans une seule fois y voir le mot pharyngite, ou trachéite, ou rhume, parce qu’au final c’est la même chose. A croire que cette maladie n’existe pas. (Et vous rigoleriez bien aujourd’hui si, en plein hiver, avec vos courbatures et votre mal à la gorge, je vous disais que vous avez une maladie qui n’existe pas. Enfin, pas dans mes livres de médecine.) (Et vous pouvez d’ailleurs, tant que vous y êtes, remplacer le rhume par un mal de dos, ou une irritation des fesses de votre bébé ou ses coliques, ou les piqûres des aoûtats et la dermite des prés, et j’en oublie…)
A l’hôpital. Vous m’avez vue, à 23 ans, externe en pédiatrie. Le seul stage de toute ma formation. Celui où j’ai appris à soigner les enfants et qu’ensuite j’en verrai plus jamais jusqu’à ce que j’arrive au cabinet. En service de chirurgie urologique, secteur greffe rénale. (Mouais mouais mouais…)
A l’hôpital. Vous m’avez vue à 24 ans, externe en médecine interne, répondre « Médecin généraliste » à mon chef de service qui me demandait ce que je voulais être quand je serai grande. Mais vous n’avez pas vu ma tête quand il m’a dit « Mais, Gécé, tu es bien trop bonne pour faire médecine générale !! »
A la bibliothèque (de l’hôpital). Vous m’avez vue, à 24 ans, révisant l’Examen Classant National. Celui où l’énoncé des sujets commence par « Monsieur LePauvreGars a été jusqu’ici suivi par son médecin traitant, et il consulte à l’Hôpital (avec un H majuscule) parce qu’il a une grave maladie que son naze de médecin généraliste n’a même pas su diagnostiquer et qu’il l’a traité comme une buse, qu’il est, ce médecin généraliste à la noix ». Enfin pas tout à fait, hein, quand-même, mais pas loin.
A l’hôpital, à 24, 25 et 26 ans, pendant mon internat de médecine GENERALE, en service de rhumatologie, de gastro-entérologie ou au bloc opératoire de gynécologie. Et aussi, c’est vrai, au cabinet de JoliVillage où j’ai été interne pendant six mois.
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Alors parfois, je me pose la question.
Je me demande comment, avec tout ça, on peut avoir envie de devenir médecin généraliste.
Et comment, si vraiment on en a envie fort-fort-fort et qu’on a réussi à ne pas se faire laver le cerveau pendant les trois années que dure l’externat et les trois années que dure l’internat, on fait pour être un bon médecin généraliste.
Vu que jamais j’ai appris dans les livres ou à l’hôpital les maladies des gens qui vont voir leur médecin traitant. Vu que même pendant ma formation pour ÊTRE médecin généraliste, sur trois ans d’internat, seulement six mois sont prévu dans notre cursus dans un cabinet de médecine générale.
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Je rêve d’une formation médicale où la médecine générale serait enseignée par ceux qui la connaissent : les médecins généralistes.
Je rêve d’une formation médicale où la médecine générale aurait la place qu’elle mérite : à égalité avec les autres spécialités.
Je rêve d’une formation médicale où les étudiants découvriraient le monde de la ville autant que celui de l’hôpital, avec des enseignants de qualité, et dans des lieux où les professionnels de santé travailleraient en équipe, avec pour objectif une meilleure prise en charge des patients. (Au hasard, des MUST… ?)
Je rêve que mes patients comprennent que si je veux travailler moins, c’est pour travailler mieux.
Je rêve d’une formation médicale où le lobby des laboratoires pharmaceutiques n’aurait pas voix au chapitre, et où l’on apprendrait aux étudiants à se former et à s’informer par eux-mêmes, grâce à des sources indépendantes de toute influence.
Parce que dans vingt ans, mais peut-être avant, quand le système de santé ne permettra plus de proposer une offre de soin suffisante et adaptée partout en France, certains diront : « Nous savions. Nous savions, et nous n’avons rien fait. »
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Certains. Mais pas nous.
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38 commentaires pour Yes We Can !

  1. charbonnel dit :

    LA vraie question, c’est comment peut on ne pas avoir envie d’être généraliste, quand on est médecin ?

    • Jaddo dit :

      C’est très simple, « comment ». En ayant entendu pendant six ans des discours unanimes qui racontent que c’est de la sous-médecine, que les bons font autre chose et que c’est réservé aux mauviettes ou aux mauvais.

      Dans ma fac, c’était l’argument de motivation numéro 1 par les profs.
      « Vous finirez généralistes ».
      La menace ultime, tsais.

      • Lumina dit :

        C’est grave. Les profs sont graves. O.o
        Je suis en terminale et je voudrais devenir généraliste, je pense que si c’est comme ça dans toutes les facs, je vais me marrer…

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  4. Ping : Installation en médecine générale : sous réserve. | 1 bouffée matin et soir

  5. Lulupette dit :

    C’est un peu beaucoup ce que je me dis aussi.
    J’ai fait l’externat (ma meilleure formation ? Mes 6 mois en Erasmus à Montréal) ; j’ai révisé l’ECN.
    Je pars maintenant en anesthésie réanimation. Parce que j’aime bien. Et parce que je n’ai pas envie de travailler en libéral.
    La MG, ça reste pour moi la plus belle spécialité. Que j’aurais fait sans soucis, si j’avais été au courant des possibilités de salariat. Si la formation était mieux, plus longue, plus spécifique.
    Finalement, j’ai fait une « spécialité ». Mais pas parce que je suis forte. Parce que je suis flemmarde, et que je ne veux pas galérer avec une formation de MG délaissée.

    Merci de ce que vous faites !

    PS : et il n’y a pas que la MG. Pourquoi ne pas passer en ville voir les pédiatres / cardio / dermato / Gynéco ? Parce que ceux qui ont choisi ces spés la, ils ne seront pas tous hospitaliers.

    • docteurgece dit :

      Oui je suis entièrement d’accord sur le fait de proposer aux étudiants des stages chez des praticiens de ville, toutes spécialités confondues !

      • Nelson dit :

        Notre vice-doyen a décidé de modifier nos modalités de stage., On a alors eu voix au chapitre (wao!), et j’ai proposé d’ouvrir le stage-d’été-rallongé à la médecine de ville, puisque l’on n’aurait pas de cours dans l’après-midi, on peut bien se déplacer!
        La réponse a été rapide : ce n’est pas possible parce que c’est l’hôpital qui nous paye, alors on doit travailler pour l’hôpital (des andouilles, voilà ce qu’ils sont !)

  6. Les études forment rarement correctement aux métiers exercés ensuite (mon parcours me laisse moi même les yeux ronds) qui s’apprennent pour la plupart avec l’expérience – même si on demande à nos enfants de 13 ans de choisir déjà leur voie.

    Mais sur un point, vous les MG, vous raflez la mise: dans nos coeurs de patients, c’est vous nos chouchous. La revanche.

  7. Ping : Tu es vraiment suuuuuure? | Journal de bord d'une jeune médecin généraliste de Seine-Saint-Denis

  8. Ping : Yes We Can ! | Jeunes Médecins et M&eacu...

  9. Bob Zecool dit :

    Merci ! Mg essoré…

  10. madamedekeravel dit :

    je vais faire lire ça à ma fillotte qui est en 6e année de médecine et qui ne veut surtout pas être généraliste 😉

    • docteurgece dit :

      Si c’est son choix, il faut le respecter. Mais en effet son choix est sans doute biaisé par notre cursus et notre formation. Si elle ne l’a pas déjà lu, il faut surtout qu’elle lise le livre de Jaddo. Et qu’ensuite elle puisse choisir en connaissance de cause !
      Merci de votre lecture.

  11. Pat dit :

    pas mal de points communs avec les sages-femmes indépendantes qui font des suivis post-partum à domicile (en Suisse)…. La rencontre avec la ville demande de se réinventer et soumet les nouvelles à SFs à des débuts assez stressants. On cherche aujourd’hui à corriger ce biais pro hôpital et « grand diagnostics » pour se rapprocher des préoccupations réels des familles sur le terrain. mais il y a encore du travail. 🙂

  12. Ping : [QCM] #PrivésDeMG c’est : (A)2 jours avant la veille du surlendemain d’après-demain? (B)Des lustres que ça nous pend au nez? (C)Les deux? | 1 bouffée matin et soir

  13. Sara dit :

    Je suis étudiante en 4ème année de médecine et je tenais à vous dire que cette année on nous a proposé plusieurs cours avec un médecin généraliste qui intervenait (par exemple: prise en charge de la toux,, en médecine générale après un cours de pneumologie). Je pense que les choses commencent à bouger! merci pour vos écrits!

    • docteurgece dit :

      Alors ça ça me semble une excellente chose ! Car BIEN SUR l’enseignement spécialisé est important, mais la remise en perspective – ne serait-ce que par l’incidence des pathologies, différente en milieu hospitalier et en ambulatoire ! – par un enseignement de médecine générale me semble essentiel !
      Je suis heureuse de savoir que de tels cours existent. Si éventuellement vous pouviez m’envoyer par mail docteur.gece at yahoo pt fr le nom de votre fac 🙂

  14. Ping : Fugue. | Juste après dresseuse d'ours

  15. Ping : Saharassemblée de #PrivésDeMG | Le blog de MimiRyudo

  16. Ping : Episode I : Un nouvel espoir | La poubelle de Totomathon

  17. Ping : Episode I : Un nouvel espoir | La salle de jeu de Totomathon

  18. Ping : Episode I : Un nouvel espoir | 2 Garçons, 1 Fille : 3 Sensibilités

  19. Un futur généraliste dit :

    Dans ma faculté (Bordeaux) également, des profs en médecine générale assurent des heures de cours pour chaque module d externat : toux en MG pour la pneumo, lombalgies en MG dans le module d ortho, l item HTA a même été traité conjointement par un MG et un cardio ensemble ! Donc les choses bougent petit à petit, même si ce n est encore pas assez quand on pense que c est une spécialité que 55% d entre nous exerceront. Continuez et merci de nous faire découvrir cette formidable spécialité !
    Ps : superbe billet par ailleurs 🙂

  20. Dr Mickey dit :

    J’ai fait MG en voulait faire Urgentiste après l’ENC, et j’ai abandonné les urgences pour être un vrai MG.

    Tant qu’on n’a pas essayé vraiment, on ne se rend pas compte ce qu’est la médecine générale.

  21. Plus ça va, plus je me dis que je finirai par écrire un bouquin style « Tout ce que j’aurais aimé savoir avant d’exercer en médecine générale » et qui regrouperait les données de la science et les données du savoir populaire sur les maladies qui n’existent pas mais que nous prenons en charge tous les jours : l’érythème fessier du nourrisson, le mal de dos, le je suis fatigué…

    Cela dit, l’excellent bouquin (belge) « Docteur j’ai » est pas mal pour ça. Mais outre la démarche diagnostique, les trucs et astuces qu’on a tous, ça vaudrait le coup de les compiler (pour le mal de dos, le chaud, plutôt bouillotte ? Sac de noyaux de cerises ? Patch chauffant ? serviettes passées au four à micro onde ? Qu’est ce qui est pratique ? Pas cher ? Où ça s’achète ?)

    Bref, si d’autres sont motivés…

  22. Je viens de tomber sur votre article un peu par hasard.

    J’ai l’impression que ça marque « juste » le problème majeur en France : on est nuls en pédagogie médicale…

    L’ECN est toujours guidé par un diktat de « la meilleure fac de france » alors que de plus en plus d’étudiants choisissent volontairement de ne pas se pourrir la vie parce qu’ils savent qu’un poste de médecine générale leur sera accessible avec un classement « moyen ».

    Mais heureusement, les choses changent 😉

    • docteurgece dit :

      En ce qui concerne la médecine générale et le classement à l’ECN, effectivement on sait qu’avec un classement « moyen » on aura un poste de médecine générale.
      Mais ensuite, la question est de savoir ce que reflète ce classement « moyen » : manque de travail ou alors travail d’une façon plus utile et moins de bachotage avec le risque d’oublier les sacro-saints mots-clefs et PMZ… Si un classement « moyen » est le reflet d’un travail intelligent, alors je suis pour ! 🙂
      Bon après, on peut avoir bachoté pour l’ECN et ensuite vivre sa formation d’IMG de façon beaucoup moins hospitalocentrée et s’ouvrir à d’autres sources de formation, hein !

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