Yes We Can !

Aujourd’hui, je suis médecin généraliste.
Les gens de JoliVillage viennent me voir quand ils sont malades et que leur Dr Remplacé n’est pas là. (Et même parfois ils viennent me voir, moi, parce qu’ils veulent me voir, moi. Et dans ces cas-là autant vous dire que je fais une danse de la joie virtuelle.)
Vous venez me voir quand vous avez mal à la gorge (ou à l’oreille, ou au dos). Quand vous pleurez tous les jours sans savoir pourquoi. Quand votre enfant a de la fièvre, ou bien quand il faut lui faire ses vaccins. Parfois aussi quand il faut renouveler votre traitement, et qu’on parle des différents médicaments que vous prenez, celui pour le diabète, ou celui pour le cœur, ou celui pour la thyroïde. D’ailleurs c’est souvent celui pour le diabète ET celui pour le cœur ET celui pour la thyroïde. Alors on en parle, on vérifie ensemble comment vous en sortez avec tout ça mis bout à bout. Et que même c’est long et ardu de faire ça : en une seule consultation faire tenir un mini-rendez-vous de cardiologie, un mini-rendez-vous de diabétologie, un mini-rendez-vous d’endocrinologie ET un rendez-vous de médecine générale.
Et parfois enfin vous venez pour des trucs soit graves, soit incompréhensibles à la Docteur House, soit que je ne peux pas faire moi-même, et dans ces cas-là je vous envoie voir un CherConfrère.
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Mais vous m’avez déjà vue ailleurs. Hier. Ou avant-hier.
A l’hôpital. Vous m’avez vue, à 21 ans, étudiante, en cours d’urologie, lorsqu’un grand chiiiirurgien nous faisait cours dans un amphi et nous apprenait qu’il faut im-pé-ra-ti-ve-ment faire un dépistage du cancer de la prostate à tous les hommes de 50 à 75 ans.
A l’hôpital. Vous m’avez vue, à 22 ans, externe en service de gastro-entérologie, lorsque vous aviez mal à la gorge et que mon chef a demandé un avis ORL. Parce que ni lui ni moi ne savions ce que vous aviez. Parce que c’était une rhinopharyngite.
A l’hôpital. Vous m’avez vue, à 22 ans toujours, ingurgiter mon livre d’ORL sans une seule fois y voir le mot pharyngite, ou trachéite, ou rhume, parce qu’au final c’est la même chose. A croire que cette maladie n’existe pas. (Et vous rigoleriez bien aujourd’hui si, en plein hiver, avec vos courbatures et votre mal à la gorge, je vous disais que vous avez une maladie qui n’existe pas. Enfin, pas dans mes livres de médecine.) (Et vous pouvez d’ailleurs, tant que vous y êtes, remplacer le rhume par un mal de dos, ou une irritation des fesses de votre bébé ou ses coliques, ou les piqûres des aoûtats et la dermite des prés, et j’en oublie…)
A l’hôpital. Vous m’avez vue, à 23 ans, externe en pédiatrie. Le seul stage de toute ma formation. Celui où j’ai appris à soigner les enfants et qu’ensuite j’en verrai plus jamais jusqu’à ce que j’arrive au cabinet. En service de chirurgie urologique, secteur greffe rénale. (Mouais mouais mouais…)
A l’hôpital. Vous m’avez vue à 24 ans, externe en médecine interne, répondre « Médecin généraliste » à mon chef de service qui me demandait ce que je voulais être quand je serai grande. Mais vous n’avez pas vu ma tête quand il m’a dit « Mais, Gécé, tu es bien trop bonne pour faire médecine générale !! »
A la bibliothèque (de l’hôpital). Vous m’avez vue, à 24 ans, révisant l’Examen Classant National. Celui où l’énoncé des sujets commence par « Monsieur LePauvreGars a été jusqu’ici suivi par son médecin traitant, et il consulte à l’Hôpital (avec un H majuscule) parce qu’il a une grave maladie que son naze de médecin généraliste n’a même pas su diagnostiquer et qu’il l’a traité comme une buse, qu’il est, ce médecin généraliste à la noix ». Enfin pas tout à fait, hein, quand-même, mais pas loin.
A l’hôpital, à 24, 25 et 26 ans, pendant mon internat de médecine GENERALE, en service de rhumatologie, de gastro-entérologie ou au bloc opératoire de gynécologie. Et aussi, c’est vrai, au cabinet de JoliVillage où j’ai été interne pendant six mois.
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Alors parfois, je me pose la question.
Je me demande comment, avec tout ça, on peut avoir envie de devenir médecin généraliste.
Et comment, si vraiment on en a envie fort-fort-fort et qu’on a réussi à ne pas se faire laver le cerveau pendant les trois années que dure l’externat et les trois années que dure l’internat, on fait pour être un bon médecin généraliste.
Vu que jamais j’ai appris dans les livres ou à l’hôpital les maladies des gens qui vont voir leur médecin traitant. Vu que même pendant ma formation pour ÊTRE médecin généraliste, sur trois ans d’internat, seulement six mois sont prévu dans notre cursus dans un cabinet de médecine générale.
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Je rêve d’une formation médicale où la médecine générale serait enseignée par ceux qui la connaissent : les médecins généralistes.
Je rêve d’une formation médicale où la médecine générale aurait la place qu’elle mérite : à égalité avec les autres spécialités.
Je rêve d’une formation médicale où les étudiants découvriraient le monde de la ville autant que celui de l’hôpital, avec des enseignants de qualité, et dans des lieux où les professionnels de santé travailleraient en équipe, avec pour objectif une meilleure prise en charge des patients. (Au hasard, des MUST… ?)
Je rêve que mes patients comprennent que si je veux travailler moins, c’est pour travailler mieux.
Je rêve d’une formation médicale où le lobby des laboratoires pharmaceutiques n’aurait pas voix au chapitre, et où l’on apprendrait aux étudiants à se former et à s’informer par eux-mêmes, grâce à des sources indépendantes de toute influence.
Parce que dans vingt ans, mais peut-être avant, quand le système de santé ne permettra plus de proposer une offre de soin suffisante et adaptée partout en France, certains diront : « Nous savions. Nous savions, et nous n’avons rien fait. »
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Certains. Mais pas nous.
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Comme d’habitude – 2.

« Quatorze heures. Ils entrent tous les trois dans le cabinet.
J’aime quand les après-midi commencent comme ça. Parce que les consultations de nourrissons sont plus longues que les autres. Alors je sais que quand ils s’en iront, il sera presque quinze heures, et que l’après-midi sera déjà un petit peu plus avancée. Et aussi parce que les nourrissons sont rarement malades, alors ça me change un peu des diabétiques, des lombalgiques, des hypertendus et des anxieux.
Alors les voilà tous les trois. Bastien, Camille et Margot. Ils sont assis tous les deux et elle dort dans sa poussette. J’en profite pour leur demander comment ils vont, eux. Les nuits, la reprise du travail, la rencontre avec Margot. Ca n’est pas facile tous les jours (enfin, surtout toutes les nuits !), parce que le manque de sommeil commence un peu à se faire sentir. Mais la fatigue, ils s’en fichent. Ils la regardent comme dans les dessins animés, avec des étoiles qui brillent dans les yeux. C’est normal, c’est leur première. Et puis comme de plus en plus souvent, ils ne sont plus tout tout jeunes, et ils ont eu du mal à l’avoir. Alors les nuits, vous pensez bien !
Camille la prend dans ses bras. Tant qu’elle dort encore j’en profite pour écouter son cœur et sa respiration. Pour regarder ses oreilles.
Allongée sur la petite table d’examen, c’est Bastien qui la déshabille. Elle se tortille et se réveille. Il la déshabille comme il le ferait à la maison. En lui faisant des chatouilles un peu niais, en lui parlant et en lui faisant des petits bisous sur les pieds. (C’est en général le moment où je me retiens de faire moi aussi des gouzi gouzi, parce que sinon on ne s’en sort plus et la consultation dure une heure ! Mais quand-même, parfois, j’ai bien envie aussi !).
Mètre de couturière, toise, petite lumière, mains réchauffées : son examen est parfait.
Nue sur le pèse-bébé, elle fera pipi comme tant d’autres avant elle. Ou peut-être pas. Surprise.
Camille la rhabille pendant que je retourne au bureau faire mes petites croix sur le carnet de santé. Bastien me dit qu’elle prend six biberons de 90 ml, mais que parfois elle ne finit pas, et parfois elle en redemande un 7ème. Et qu’est-ce que j’en pense, est-ce que c’est bien comme ça ? (C’est le moment où vous apprenez que le Docteur Gécé ne SAIT PAS combien de biberons par jour et de quel volume un bébé doit prendre. Jamais. Parce qu’en fait on s’en fout. Les quantités, elles sont notées sur la boite en métal, mais pas dans ma tête. J’ai appris tout ça pour l’Examen Classant National, pourtant. Et même après, j’ai re-appris cent fois parce que je me sentais trop nulle de pas savoir. Et re-oublié cent fois,. Il y a même une FORMULE MATHEMATIQUE – si, si, je vous JURE ! – pour savoir combien le bébé doit prendre. Tu parles comme on s’en tape de la formule mathématique quand il est nourri au sein, le bébé… Bref… C’est un peu la honte au départ, et puis en fait, quand on explique aux parents que les quantités, on s’en fiche un peu. Que si il a moins faim à un repas il mangera mieux au suivant, et que si il demande encore comme un fou à la fin de son biberon ben y’a qu’à faire un rajout, et qu’en fait ce qui compte ce sont les petites croix dans le carnet et surtout, SURTOUT, le fait que, franchement, votre enfant, quand on le regarde, comme ça, il est harmonieux, non ? ben du coup ça passe mieux.)
Enfin bref, là du coup tout va bien, pour Margot. D’ailleurs elle est à nouveau dans sa poussette et s’est rendormie.
On discute des vaccins, pour la prochaine fois. Ils ne savent pas trop quoi penser du patch anesthésiant. Je leur explique les bienfaits du sucre sur la douleur. On décide de faire comme ça. Je leur represcris la vitamine D, aussi. Et des suppositoires de Paracétamol parce qu’ils seraient plus rassurés, même si je leur dis qu’avant trois mois, si elle a de la fièvre, je préfèrerais quand-même la voir le jour même.
Ils n’ont pas d’autres questions. On prend rendez-vous pour le mois prochain. Ils s’en vont tous les trois. J’en profite pour lui faire un petit bisou, parce que les bébés ça sent bon et que j’adore ça. Ils s’en vont tous les trois : Margot. Et Bastien, son papa. Et Camille, son papa.
Il est trois heures moins vingt-cinq. J’ai même le temps de me faire couler un petit café. »
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Camille, Bastien et Margot n’existent pas. En tout cas pas à JoliVillage. En tout cas pas aujourd’hui.
Ils existent probablement ailleurs. Ils s’appellent Sandra, Inès et Titouan. Ou Alban, Aziz et Mathieu.
Ils ont fait une FIV ou une GPA*. Ils ont peut-être été aidés ou conseillés par des médecins qui risquent, aujourd’hui, une amende et/ou une peine de prison**.
Si la consultation d’aujourd’hui s’était déroulée avec Franck et Adeline, elle pourrait être celle que je vais avoir cet après-midi, ou que j’ai eue la semaine dernière. Elle pourrait être la votre, ou celle de votre sœur, ou de votre voisin.
En fait, elle pourrait être juste une consultation comme d’habitude.
Bientôt, j’espère, elle SERA juste une consultation comme d’habitude.
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 * FIV = Fécondation In Vitro. GPA = Gestation Pour Autrui.
** Les médecins aidant ou conseillant les couples homoparentaux dans leurs démarches de GPA ou de FIV à l’étranger encourent jusqu’à 75000 euros d’amende et des peines de prison pouvant aller jusqu’à 5 ans.
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Bon Karma.

Aujourd’hui, j’ai rencontré le Docteur Karma. Mon Docteur Karma.
Karma, c’est un sacré personnage. C’est d’abord celui de Martin Winckler, avant d’être le mien. Un personnage de roman comme on aimerait en croiser, en vrai.
Eh bah voilà, à moi, ça m’est arrivé. J’ai même failli me jeter à nouveau sur le Chœur des Femmes après l’avoir rencontré, « le mien ». Et puis je me suis dit que ça serait ballot parce que Winckler en a déjà tellement bien parlé que je me serais retrouvée un peu bête, sans rien de bien intelligent à ajouter.
« Mon » Karma « à moi », donc, je l’ai connu grâce au Docteur Pudeur. C’est dire si ça avait déjà l’air à mes yeux, d’être quelqu’un de bien.
Je suis arrivée au Centre Hospitalier de Beau Bourg. Ça sentait comme pendant mon internat. Le latex et le savon pour les mains.
J’ai attendu, parmi quelques patientes. Je crois que je devais être la seule à ne pas savoir qui il était, quand il est arrivé.
« Moi, c’est Franz. Tout le monde m’appelle Franz. Tu peux m’appeler Franz. »
La journée peut commencer.
Petit à petit, l’aile des consultations de gynécologie se transforme en le « Service de Médecine de la Femme » de Franz Karma.
Elles s’appellent Annie, Justine et Sylvie. Il les appelle par leur prénom. J’ai l’impression d’être de trop. D’arriver dans une soirée où tous les invités se connaissent déjà. Imperceptiblement, ils m’invitent dans leur discussion, dans leur consultation.
Je les écoute. Je les écoute, et j’ai la trouille. Parce que je sais que, si ça n’est pas avec France, ça sera avec Justine, ou avec Monia. Je vais devoir passer à l’action, parce que je suis là pour ça. Et je n’arrive pas à savoir si ce qui m’effraie le plus est de le décevoir lui, de les décevoir elles, ou de me décevoir moi…
Oui mais. Oui, mais lui ça n’est pas Dieu, c’est mieux que ça. C’est Karma. Le type à côté de qui, non seulement tu aspires à devenir meilleur, mais en plus, tu le deviens. Il a ce truc, qui fait que tu n’es pas ramené à ta propre médiocrité. Ce truc qui suscite chez toi l’envie, et non la jalousie. Ce truc qui fait que, un vendredi soir, j’avais envie que demain soit lundi, et être à JoliVillage.
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Karma, le mien, celui de Winckler, ce sont avant tout de bonnes nouvelles.
Je veux dire aux externes et aux internes, aux médecins généralistes et aux gynécologues, que l’hôpital, sa caste, sa hiérarchie ne sont pas notre seul horizon, même entre ses murs. Qu’il existe des médecins comme dans les romans. Comme dans ma tête. Qu’ils existent sur Twitter, sur les blogs, mais aussi dans le service d’à côté. Que notre formation n’a pas forcément à nous formater, à nous déshumaniser, à nous éloigner de nos patientes.
Aux patientes, je veux dire qu’un tel médecin existe. Que je l’ai rencontré. Qu’il y en a d’autres. Que nous, soignants, ne sommes que des vecteurs du soin, que votre prise en charge vous appartient.
Aux femmes, je veux dire merci.
Et à Karma aussi.
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Post-it #4

Consultation de suivi d’une brûlure du bras.
Moi : « Alors par contre, Monsieur, c’est été, avec le soleil, il va falloir vous TAR-TI-NER de crème brûlée ! »
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L’autre moitié.

Aujourd’hui, j’ai regardé un reportage sur les médecins du SAMU. Et j’ai eu envie de pleurer.
Non, en fait, c’est plutôt ça : Aujourd’hui, j’ai eu une journée de merde, PUIS j’ai regardé un reportage sur les médecins du SAMU. Et j’ai eu envie de pleurer.
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Parce qu’aujourd’hui, j’ai pas aimé être généraliste.
Parce que j’ai prescrit un gros tube de crème hydratante à Madame Squames, qui se plaignait de perdre depuis des années des petites squames sur ses vêtements et qu’elle ne savait pas quoi faire. Elle n’avait même pas une maladie incroyable, hein. Juste elle est vieille et elle a la peau super sèche. Alors je lui ai conseillé de mettre de la crème tous les jours après la douche. Elle avait l’air contente. Moi j’avais l’air d’une vendeuse du rayon maquillage des Galeries Lafayette.
Parce que j’ai vu dans la salle d’attente Madame Maman, avec sa fille, et qu’elle n’était pas sur mon planning. Et qu’elle venait voir l’AssociéCC. Parce que quand je l’ai vue la semaine dernière sa fille avait une rhino mais que le tympan était bof bof. Alors j’avais dit que si la fièvre durait il faudrait la revoir et peut-être mettre des antibiotiques. Visiblement ça a duré mais elle n’a pas aimé que je ne les mette pas du premier coup, les antibios.
Parce que Monsieur Dolores s’inquiète pour son nouveau traitement pour la douleur. Que le pharmacien lui a dit qu’avec ses médicaments pour le cœur ça n’était pas terrible. Que je sais que ce médicament-là, il ne sert pas vraiment à grand’chose sauf à faire des effets indésirables. Je le sais, je l’ai lu dans Prescrire. Mais j’ai oublié le pourquoi du comment. Et d’ailleurs, ça doit être le dernier Prescrire que j’ai du lire, vus le nombre de numéros qui sont encore sous blister au pied du lit.
Parce que la CPAM m’a fait perdre 25 minutes pour RE-RE-faire des papiers que le Docteur Remplacé avait déjà remplis pour un accident du travail. Et que vu le blindage du planning, ces vingt-cinq minutes étaient précieuses, et que j’ai un peu honte d’avoir passé la Carte Vitale du Monsieur, mais en même temps, je lui ai expliqué que c’était ma façon de me faire dédommager par la même CPAM du temps de consultation qu’ils me font perdre. Surtout que du coup, lui, il n’a rien eu à payer donc il s’en fiche. Mais quand-même j’ai eu un peu honte.
Parce que j’ai reçu un courrier du Docteur ORL adressé au Docteur Remplacé qui disait en substance « J’ai vu Monsieur Malalagorge adressé par votre remplaçante, cette tanche, pour un phlegmon amygdalien alors que c’était juste une angine. Pas merci, hein. » Ou à peu près. Alors que, honnêtement, j’ai VRAIMENT vu un truc qui bombait derrière l’amygdale.
Parce que j’étais très en retard et que j’ai fait très vite avec ce monsieur qui s’était fait mal à un muscle du dos ce week-end et que ça passait pas. Que ça avait l’air de faire une sorte de boule musculaire et que je sais pas si c’était une contracture ou une déchirure. Que je lui ai prescrit une écho mais que je me suis rendu compte que je savais même pas exactement ce qu’il faudrait faire si effectivement c’était déchiré.
Parce que j’ai vu Jasmine pour son examen des trois ans, sauf que j’ai pas de quoi le faire bien, ici, à JoliVillage. Que j’avais dit que j’achèterais un SensoryBabyTest et que je ne l’ai toujours pas fait. Et que je n’arrive PAS à retenir combien de fucking dents ils doivent avoir à cet âge !!!
Parce que j’ai vu à 20h20 une petite qui avait de la fièvre depuis 3 jours alors qu’à 14h00 on m’a posé un lapin.
Parce que j’ai vu des tas de gens qui avaient des tas de rhumes, qui n’étaient pas des allergies, et que je ne peux pas « guérir ».
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Parce qu’aujourd’hui, tout le reste n’a pas suffit.
Le petit café préparé par SecrétaireChérie parce qu’elle sait que sinon j’oublie de boire.
L’examen de Dylan qui s’est super bien passé. Qui a fait « haut les mains peau d’lapin » pour que je regarde son ventre et qui n’a même pas eu besoin du bâton pour voir sa gorge. Et qui à la fin m’a regardée et m’a dit « Je peux te faire un bisou Madame Docteur ? »
Le coup de fil à une patiente à qui j’avais dit hier « Je ne sais pas. Mais je vais me renseigner. » et qui m’a dit « Je vous remercie beaucoup. »
Monsieur Malodos à qui j’ai demandé si ça changeait quelque chose, les médicaments, et qui m’a répondu non. Et avec qui on est tombé d’accord que, du coup, ça servait à rien de les remettre sur l’ordonnance.
Le Monsieur qui m’a fait penser teeeeellement à Docteur Foulard quand il ne s’est PAS assis et qu’il m’a dit : « Je crois que j’ai des hémorroïdes ».
Et celui d’après qui m’a dit : « J’ai deux problèmes. Un au tuyau d’arrosage et un au pot d’échappement. » Et qui m’a fait rire, il faut bien l’avouer.
SecrétaireChérie (toujours elle) qui m’a glissé entre deux patients « celle-là, elle a demandé à avoir un rendez-vous spécialement avec toi ». Et ça n’était même pas une dépressive. Ni un problème gynéco.
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Y’a des jours, comme ça, y’a pas à dire, le verre, il est franchement à moitié vide.
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Vincente, Françoise, Paule et les autres.

On ne nait pas féministe. On le devient.
Je ne suis pas féministe. Enfin, je ne crois pas. En tout cas pas militante.
Ma mère a eu dix-huit ans en soixante-huit. Comme des milliers de femmes, elle a avorté. Elle a pris la pilule. Elle s’est mariée et elle a divorcé. Puis elle s’est remariée.
Moi je suis arrivée bien après. A cette époque, le SIDA avait remplacé depuis longtemps les fleurs et les jupes en chanvre.
Petite, mon père et ma mère s’engueulaient, beaucoup. Souvent. Mais, je dois l’admettre, dans la plus stricte parité des décibels et des noms d’oiseaux.
Plus tard, je rentre en fac de médecine. Première année. Fille ou garçon, tous les autres sont des adversaires potentiels dans la course à l’obtention du précieux sésame : le concours de P1.
J’ai vingt ans. Je suis externe. Je découvre la douleur, la maladie et la mort. Je découvre l’impudeur des visites professorales, la maltraitance ordinaire des patients. Hommes et femmes. Je découvre les épouses, les filles, les sœurs, mais également les frères, les fils, les maris.
J’ai vingt-trois ans. Me voilà interne. A l’hôpital, rien n’a changé. Sur le net, en revanche, je lis @LaPeste et son journal, Egalité Info, Causette, Martin Winckler et Borée. Je réalise que je ne connais rien à la gynécologie. Je réalise que les autres médecins autour de moi n’en savent, pour la plupart, pas beaucoup plus que moi. Et les patientes non plus.
J’ai vingt-six ans. Je suis médecin généraliste remplaçante. J’arrive en consultation de gynécologie auprès du Docteur Pudeur, avec mon livre de Winckler, les photos du blog de Borée, et je lui dis : « Je veux que vous m’appreniez à examiner les femmes sur le côté. Je veux apprendre à faire quelque chose pour que ELLES se sentent mieux, je veux faire quelque chose pour que ELLES n’hésitent plus à venir consulter. Je veux faire quelque chose pour ELLES. »
J’ai vingt-sept ans. Je suis toujours médecin généraliste remplaçante. Mais pour certaines d’entre-elles, je remplace aussi leur gynécologue. Parce qu’à JoliVillage le plus proche est à 40 km. Parce que la dernière fois ça s’est mal passé. Parce qu’avec le Docteur Remplacé elles n’osent pas. Parce que je suis la remplaçante et que j’ai un peu plus de temps, et que je le prends. Parce qu’avec elles le contact passe bien (et que celles qui ne m’apprécient pas vont voir ailleurs, et c’est bien mieux comme ça).
Au milieu des rhinos et des gastros, des diabétiques et des hypertendus, j’aime ces consultations longues. J’aime expliquer que non, la plupart du temps, l’examen gynécologique n’est pas indispensable. J’aime donner aux femmes le choix de leur contraception, leur expliquer ce qui existe et leur dire « Bon, et vous, laquelle vous plairait le plus ? »
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Avec Pilar, 21 ans, qui ne voulait pas avoir de rapports sexuels avant son mariage. Vraiment pas du tout. Sauf que là, avec son copain, il y a quinze jours, elle en a eu envie. Vraiment envie. Alors elle l’a fait. Et c’était bien.
Avec Yamina, 28 ans, qui va se marier le mois prochain et qui voudrait une contraception. Ce jour-là, ça sera sa première fois. Et elle a un peu peur.
Avec Eloïse, 16 ans, qui vient pour son renouvellement de pilule. Elle la prend depuis 2 ans, depuis qu’elle a des rapports sexuels avec son copain en fait. On parle plaisir, baisse de la libido, préliminaires. Elle est super à l’aise. Elle a l’air tentée par le D.I.U au cuivre.
Avec Chloé, 20 ans, qui s’assoit du bout des fesses sur la chaise à cause de la douleur. Première poussée d’herpès génital. Je l’examine, rédige son ordonnance. Elle me dit qu’elle est inquiète pour sa copine.
Avec Julie, 23 ans, qui a une mycose.
Avec Valentine, 22 ans, qui a arrêté sa pilule parce qu’un médecin lui a dit que c’était grave qu’elle n’ait pas ses règles avec les comprimés. Et qui ne lui a rien proposé d’autre. Et qui vient me voir avec son copain pour faire une IVG…
Avec Nadia, 25 ans, qui prenait une pilule de 3ème génération sans raison particulière et qui en préfèrerait une de 2ème génération. On discute des risques inhérents à chaque contraception. Elle me demande, si simplement, « Mais, pourquoi les médecins les ont prescrites, alors, les pilules de 3ème génération… ? »
Avec Florence, 45 ans, qui voudrait retirer son Mirena parce qu’elle en a tous les effets indésirables. Qu’elle a attendu parce qu’on lui a dit que ça irait en s’améliorant mais que là, quand-même, un an, ça commence à bien faire. Et qui vient parce que sa gynécologue ne veut pas lui retirer pour en changer.
Avec Lucie, 18 ans, amenée par sa cousine pour « que je l’examine » et qui se tortille sur sa chaise. Qui se détend quand je lui dis que je ne vais pas l’examiner car elle n’en a pas besoin.
Avec Fatou, 18 ans, qui tourne autour du pot en me disant qu’elle n’est pas sûre d’être vierge. Qui tourne et retourne et moi, bêtement, dans ma tête qui me dis « ah… elle a fait des préliminaires et elle ne sait pas trop où elle en est… » juste au moment où elle me lâche « … parce que je sais pas si ça compte comme un rapport sexuel le fait que j’ai été violée à l’âge de 7 ans. »
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Parce que le viol ne doit pas être banalisé.
Parce que la maltraitance ordinaire ne devrait jamais se justifier.
Parce que je ne suis pas militante féministe, mais, j’essaie, un peu humaniste.
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Ce billet fait écho à la tribune publiée sur aContrario et qui dénonce les propos sur le viol d’Aldo Naouri dans le magazine Elle.
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Une hirondelle.

Il souffle un vent de morosité sur la blogosphère en cette fin d’hiver…
Borée, Genou des Alpages, Armance, Matt Calafiore… sans compter les gazouillis râleurs/rageurs divers (mais relativement constantes dans le temps, il faut bien l’admettre) sur Twitter. Et puis bon, quand-même, il y a Granadille qui a fait ce billet en demie-teinte. Et DocAste qui n’a pas l’air si malheureux avec Manon et tous les autres.
J’aimerais être comme DocteurMilie et me souvenir des anniversaires… Mais en fait, tout est passé tellement vite ces derniers mois que je ne me suis pas aperçue que ce blog avait fêté ses six mois, que j’ai loupé mon premier anniversaire twitteral, et que ma première demi-année à JoliVillage arrive à grands pas… !
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 Après quelques mois à JoliVillage, je trouve doucement mon rythme… et les patients aussi.
D’abord, je suis passée de quatre à trois consultations par heure, ce qui me correspond décidément beaucoup plus. Au début, ça a un peu cafouillé, les gens ne comprenaient pas bien pourquoi la secrétaire leur donnait rendez-vous à onze heures moins vingt et pas à moins le quart, comme d’habitude. Et puis on s’y est tous fait, petit à petit. Cela n’empêche pas la secrétaire de caser parfois des « entre-deux », mais il est quand-même beaucoup plus facile de rattraper son retard en grappillant 5 minutes à une consultation qui en fait vingt qu’à une consultation qui en fait quinze.
Bon, ensuite, j’essaie de faire respecter au maximum la règle du « une consult – un patient ». Alors ça, j’avoue, c’est pas facile tous les jours. Mais j’ai systématiquement fait remarquer la difficulté de faire deux consultations de qualité sur un seul créneau, à chaque fois que les parents (ben oui, parce que c’est quand-même plus souvent les parents… les vieux, quand ils viennent en couple pour leur renouvellement, ils prennent deux RDV… va savoir…) commençaient en disant « Alors on vient pour Arthur, mais bon, si vous pouviez aussi jeter un coup d’œil à sa sœur… ».
Oui, d’ailleurs, pour les renouvellements, la secrétaire a été obligée d’expliquer que non, je ne les faisais pas sur le coin du comptoir, parce que je ne connais pas les patients. Tout simplement. Je ne dis pas que j’ai sauvé des vies en contrôlant la pression artérielle des hypertendus et en discutant des règles hygiéno-diététiques avec les diabétiques, hein, évidemment… mais ça m’a permis de comprendre pourquoi Josiane prenait du Diabévia et pas de la Diabémine, et de rassurer Henri, qui avait arrêté son hypolipémiant, en partie à cause de ce qu’on dit à la télé, en partie à cause de ses douleurs musculaires. Qui ont disparu en quelques jours. Et qui lui ont donc permis de se remettre au jogging. Ce qui, finalement, n’est pas mal non plus pour le cholestérol. Il était un peu emmerdé de me dire qu’il avait arrêté comme ça tout seul le traitement du Dr Remplacé. Qu’il se sentait gêné et que finalement il était plutôt content de me le dire à moi plutôt qu’à lui. (Surtout que du coup je suis plutôt d’accord avec lui). Et au bout du compte, au bout de 3 mois, le cholestérol n’a pas remonté tant que ça. En tout cas pas au point de nécessiter un traitement. Il est assez content. Et moi aussi. Et le Dr Remplacé aussi.
Ensuite, ben forcément, au bout de six mois, on a eu le temps de faire connaissance, avec les gens de JoliVillage.
Je sais (parce que la Secrétaire a été espionne au KGB dans une autre vie) que certains patients que j’ai vus au départ préfèrent voir le Dr Remplacé.
Il y a la maman de Tom et Lila, que j’ai vue beaucoup quand ils étaient malades et qui était épuisée par le manque de sommeil, par les nuits entrecoupées de lavages de nez et de pipettes de Doliprane. Et qui aurait bien voulu que je les mette sous antibiotiques pour qu’ils guérissent enfin. Que moi aussi, si j’avais pensé que les antibiotiques auraient changé quelque chose je les lui aurais prescrits. Mais en fait non.
Il y a Madame Triste, qui ne veut voir QUE le Dr Remplacé. Du coup, on était bien embêté, elle et moi, quand elle a du venir me voir moi parce que ça ne pouvait pas attendre. Elle faisait la gueule. Moi j’ai essayé de pas. La consultation s’est passée correctement. Mais je préfère qu’elle continue à voir le Dr Remplacé.
Il y a beaucoup de vieux patients que je n’ai jamais vus parce qu’ils attendent toujours le retour de Dr Remplacé pour leur renouvellement. On se connaît juste vocalement, au téléphone, quand j’appelle pour leur INR.
Il y a ceux que j’ai vus au début et qui maintenant ne viennent plus quand c’est moi. Ceux-là je ne sais pas pourquoi. Mais il est certain que je ne peux pas plaire à tout le monde (et que tout le monde ne me plaît pas, hein !).
Et puis, à l’inverse, j’en ai quelques-uns « à moi ».
Rosalie, qui s’est fait agresser à son travail. Elle est venue au cabinet pour la première fois pour le certificat de coups et blessures. D’habitude elle ne vient pas ici, au cabinet de JoliVillage, mais pour cette fois-ci c’était plus simple. Je crois que c’était ma première semaine ici. Elle est revenue la semaine suivante, parce qu’elle avait encore mal, et aussi un peu parce qu’elle n’arrivait pas trop à dormir. Et la semaine suivante parce qu’elle n’avait plus mal, mais qu’elle n’arrivait pas à retourner au travail. Elle est venue quasiment toutes les semaines, au début. Au bout d’un moment, SecrétaireChérie lui bloquait d’office deux rendez-vous. Elle a beaucoup parlé. Moi j’ai pas trop su quoi faire au début. Puis petit à petit, je lui ai donné des pistes, et elle m’en a donné aussi. On a trouvé ensemble un psychologue. Elle a finalement commencé les anti-dépresseurs. Un jour elle m’a même dit qu’elle était contente de m’avoir rencontrée, parce que sans moi… J’ai trouvé ça gentil mais pas trop mérité quand-même. Parce que, vraiment, le travail qu’on fait toutes les deux, c’est pas à la fac que j’ai appris à le faire. Le mois dernier, elle a repris le travail. Elle a l’air contente, vraiment. On se voit tous les mois pour le renouvellement du traitement, mais elle ne vient plus entre deux. On se lâche la main peu à peu.
Luce, qui n’a jamais consulté et qui d’ailleurs n’a pas de traitement. Depuis qu’elle sait que le remplaçant est une remplaçante, elle vient plus facilement. Pour pas grand’ chose, d’ailleurs. Du coup je ne sais pas bien ce qu’elle vient chercher en consultation. Elle arrive avec sa petite liste de questions, je lui réponds, et elle a l’air contente. Peut-être qu’elle est trop vieille pour connaître Doctissimo et que du coup elle vient me demander à moi…
Albane, qui a 15 ans. Et dont je ne sais même plus pourquoi elle est venue. SecrétaireChérie m’a glissé qu’elle avait demandé un rendez-vous spécialement avec moi.
La dame qui voulait voir « le Docteur qui fait les foufounes ».
Celle qui vient parce qu’elle a entendu dire par une copine que je faisais les frottis.
La maman qui m’a dit que la fois d’avant, elle n’était pas venue, parce qu’elle avait lavé le nez au sérum phy et que c’était passé, « comme vous l’aviez dit ! »
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Alors oui, même si ça ne se passe pas super bien avec AssociéCC, même si – ça m’arrache la gueule de l’admettre – ça me vexe qu’on puisse ne pas vouloir me voir, même si c’est pas facile-facile tous les jours à JoliVillage et que je sais qu’en plus, pour l’instant, je n’ai que la partie sympa du boulot, celle avec les patients, sans la paperasse… eh ben je me dis que je m’y verrais bien, à JoliVillage.
Quitte à avoir la mienne, de plaque. Et à essayer de ne pas trop en être à côté. De la plaque.
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